Arcanes, la lettre
Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archives ou de ressources en ligne. Ainsi, des thèmes aussi variés que la mode, la chanson, le cinéma, le feu sont abordés...
A l’instar des héros de Treize à la douzaine, best-seller de la fin des années 1940 racontant les joies et les peines d’une tribu de 12 enfants et adapté en moult films et séries, le rugby est aussi une grande famille. Mais alors que la première était installée dans le New Jersey aux Etats-Unis, la seconde est particulièrement implantée dans le sud-ouest de la France. Certes, le ballon ovale s’est répandu sur tout le territoire national, mais il a trouvé dans ces régions un terrain fertile qui l’a rendu presque endémique. Les rugbymen poussent ici comme la lavande en Provence. Ainsi, pour ce 175e opus d’Arcanes, placé sous le signe du chiffre 15, nous ne pouvions faire l’impasse sur le rugby et nous vous proposons donc une équipe de légende en guise de sommaire.
A l’ouverture, c’est un effectif au complet que nous vous présentons posant devant un bar près de la gare Raynal. Rien d’étonnant à cela quand on connaît l’appétence des joueurs pour les troisièmes mi-temps bien arrosées.
En demi de mêlée, il faudra démêler une affaire d’adultère nous arrivant tout droit de l’année 1741. Bertrand et Claire s’y séparent sur fond d’infidélité prouvée épistolairement.
Au talon, nulle marque de page coupée à l’intérieur de l’ouvrage de Nicolas Bertrand Opus de Tholosanorum Gestis ab urbe condita, édité en 1515, et racontant l’histoire quelque peu mythique de notre ville.
En pilier, un bloc de béton. L’immeuble situé aux n° 42 et 44 des allées Charles-de-Fitte, élégamment conçu par l’architecte Robert-Louis Valle, dont les 19 étages surplombent le quartier Saint-Cyprien depuis la fin des années 1950.
En flanker, c’est la croix. Non pas Didier Lacroix qui s’illustra à ce poste au sein de l’équipe du Stade Toulousain et qui préside à ses destinées aujourd’hui, mais la croix de Toulouse qui fut érigée par le roi Louis XV au sein de la forêt de Fontainebleau.
Et pour finir, aux ailes, il y a Urban-Hist qui vous permettra d’aller butiner le patrimoine local remarquable sous forme de visite flash. Ou comment gagner du temps pour mieux en perdre, c’est un peu ça la douceur de vivre toulousaine.
.
De prime abord, la seule certitude que nous ayons sur cette image réside dans le nombre de personnes posant devant « le bar Raynal ». Cet établissement ancien vous dit-il quelque chose ?
Sur la gauche, apposée sur la façade, une plaque mentionne la rue de la Pujade, située dans le faubourg Bonnefoy. Un indice précieux car, en retraçant l’historique de la rue, il apparaît qu’il s’agit-là de l’ancien nom de la rue du Maroc, et ce jusqu’en 1947. Ce second indice, temporel cette fois, permet de « borner » la date de prise de vue de la photo. Et, vérification faite dans les Annuaires de la Haute-Garonne, le bar Raynal n’est mentionné que de 1924 à 1933 comme abritant alors le siège social de la chorale L’Avenir de Bonnefoy. Notre quête d’informations avance. Ce cliché, du photographe toulousain Gril — père ou fils, on ne sait pas —, a donc été réalisé entre ces deux dates. Il documente la ville et sa physionomie pendant l’entre-deux-guerres. Mais pas que.
Car, venons-en au sujet principal de notre image : quelle action représente-t-elle ? Le cafetier en sabots semble actionner un mécanisme de pompe installé à l’entrée, possiblement pour purger une cuve ou nettoyer des fûts. Tout un bric-à-brac de caisses empilées permet à un liquide moussant de s’évacuer dans la rue. S’agit-il de reliquats de la bière Montplaisir, fabriquée à Toulouse depuis 1885, qui s’écoulent ainsi dans le caniveau ? Ce ne sont que des hypothèses.
Alors, si jamais vous possédez des informations sur ce qui se trame-là, n’hésitez pas à nous contacter. Vous nous révèlerez peut-être de quoi ces 15 regards sont les témoins.
Ou guère plus…
Le 10 janvier 1741, en l’église de la Dalbade, un prêtre va unir Bertrand Desclaux, garçon passementier, à Claire Portal, ancienne fille de service1. L’état respectif des époux n’est absolument pas disproportionné, Claire est la fille d’un chirurgien de Montesquieu, et ses années comme domestique sont une chose relativement commune chez les filles ; à certains égards, on peut comparer cela à l’apprentissage en métier des garçons, et il permet en outre de se constituer ou bien d’améliorer une dot.
Les nouveaux époux s’établissent dans une chambre prise en location par la jeune fille et, aux dires de Bertrand, le mariage est « consommé » le jour-même. Le couple vit ainsi pendant deux semaines, « couchant ensemble et vivant à même pot et feu ». Las, Bertrand tombe malade. Sa jeune épouse, de crainte d’attraper les fièvres « dont il étoit travaillé », s’absente et va rendre visite à sa mère, à Montesquieu.
Or, durant cette courte absence, une fille de service se présente au logis des époux pour remettre une lettre cachetée à l’hostie ; elle est adressée à « mademoiselle Claire »2.
Bertrand, toujours alité, s’il ne sait pas signer, doit savoir lire - ou bien il a trouvé quelqu’un pour ce faire - et donc, sans vergogne, ouvre la lettre destinée à sa femme. Patatras, il lit, ou on lui lit :
(cliquez ici pour faire de même)
« Je sui[s] charmé d'aprendre par le garson
que tu êtes un peu mieux. Il n'an e[s]t
pas de même de moy : le fièvre ne
m'a pas quitée depuis avant-
hier ; cependent je veux avo[i]r de
tes nouvelles, c'e[s]t le seul remède
qui p[e]ut me g[u]érir. Ne me refuse
pas ce plaisir mon aimable cœur
et souviens-toy de moy. Adieu je t'aime. »
L’union semble bien rompue entre les époux, le retour au nid de Claire et la confrontation avec son mari sont décrits de manière tellement houleuse. La plainte portée par Bertrand fera sans aucun doute les délices de ceux qui la liront.
L’amour entre ces deux a duré deux semaines à peine – et encore, car y a-t-il jamais eu amour de la part de Claire, puisque cet amant inconnu doit bien avoir été rencontré avant son mariage.
À l’instar de l’affaire ci-dessus, le fonds des archives criminelles des capitouls offre ainsi à découvrir des centaines de lettres conservées, comme autant de pièces à conviction. Lettres d’amour et billets doux, mais aussi lettres anonymes de dénonce, d’insultes et de menaces.
Venez les découvrir à l’occasion de nos ateliers immersifs À LA LETTRE, qui se tiendront chaque jour du lundi 8 juin au vendredi 12 juin, en début de soirée (18h30-20h00). Choisissez le jour qui vous plaît et inscrivez-vous vite, les places sont limitées.
_______________________________________________________________________________________________
1 : GG 59, f° 17v-18.
2 : FF 785/1, procédure # 008, du 6 février 1741.
.
Aux Archives municipales, l’évocation de l’année 1515 résonne à distance de la fameuse bataille : c’est la date d’édition du plus ancien ouvrage conservé dans notre bibliothèque !
Paru sous le titre Opus de Tholosanorum Gestis ab urbe condita, il est considéré comme l’une des premières histoires imprimées de la ville. L’auteur, Maître Nicolas Bertrand (Domini Nicolai Bertrandi), avocat au parlement et capitoul entre 1500 et 1511, y conte les « gestes et faits illustres » des Toulousains, depuis les origines jusqu’à l’avènement de François Ier. Les 88 folios réunissent une série de dix traités. Cette chronique locale, qui participe de l’écriture d’une histoire mythifiée de la fondation de la ville, s’inscrit parmi les jalons importants de l’historiographie toulousaine.
Souvent dénommé « Gesta Tholosanorum », l’ouvrage, rédigé en latin, est réédité en français en 1555. Alors que l'édition initiale adoptait encore une typographie gothique sur deux colonnes, celle-ci est abandonnée au profit de caractères romains dans la traduction française1. Le texte et ses illustrations tout comme l’objet-livre ont été largement étudiés par les historiens. Ainsi, nous vous invitons, entre autres, à la lecture de la très complète synthèse de Frédérique Laval (Écrire l’histoire de Toulouse : « Les gestes des Tolosains » de Nicolas Bertrand. Estampilles et Pontuseaux.)
L’ouvrage publié par l’imprimeur toulousain Jean Grandjean en 1515 est célèbre pour le récit qu’il relate autant que pour ses illustrations. Il comporte en effet deux rares xylographies pleine page. La première, insérée en page de titre, figure une séance solennelle du parlement. La seconde, en fin d’ouvrage, évoque la Civitas Tholosa. Dans cette image de la fondation de la ville, le graveur, resté inconnu, propose une sorte de panorama des principaux monuments, devenus emblèmes de la cité. La gravure, exceptionnelle, est connue comme la plus ancienne vue de Toulouse2.
D’autres éléments iconographiques agrémentent le texte. On trouve notamment des vignettes historiées, dont un blason de la ville, répétées sur plusieurs pages. La présence de bandeaux à motifs végétaux et de lettrines ornées est également à remarquer. Ces détails, comme la mise en couleur de certains titres (en noir et rouge), témoignent du soin porté à la composition et à l’impression de ce volume.
L’exemplaire que nous conservons se distingue par l’ajout en dernière page d’un grand sigillum de Toulouse avec la devise Gesta tholosana en caractères gothiques. Un ex-libris, collé sur le contreplat supérieur, indique une appartenance antérieure à l’abbé Benoît d’Héliot qui en fit don à la bibliothèque du clergé de Toulouse (Ex dono Benedicti Dheliot, abbatia Professoria Regii. ARTHAUD Fecit.)
Avec sa modeste reliure basane et son format (26 x 19,5 x 2,5 cm), ce livre passerait presque inaperçu dans nos rayonnages. Pourtant l’ouvrage (cote RES343), par sa préciosité et intérêt historique, fait partie des « trésors » de notre Réserve. Celle-ci rassemble les imprimés antérieurs à 1815 et les pièces rares. Afin de préserver son état - jugé moyen - le document n’est pas communicable en salle de lecture. Toutefois, il reste accessible à tous puisqu’un un des exemplaires des collections de la Bibliothèque d’étude et du patrimoine de Toulouse a été numérisé (RES BXVI22BM). Il est ainsi consultable en ligne sur Rosalis, la bibliothèque numérique patrimoniale de Toulouse.
_______________________________________________________________________________________________
1. SOUCHAUD Clémentine, L'objet-livre dans les éditions toulousaines du XVIe au XVIIIe siècle, mémoire de master 2 d’histoire de l’art, Université Toulouse 2 – Jean Jaurès (dir. A. Perrin-Khelissa et P. Julien), 2015, p. 65-67.
2. LAMAZOU-DUPLAN Véronique, « Une image de fondation ? La gravure sur bois au colophon de l'Opus de Tholosanorum gestis ab urbe condita, Nicolas Bertrand (1515) », dans Ab urbe condita... Fonder et refonder la ville : récits et représentations (second Moyen Âge - premier XVIe siècle). Actes du colloque international de Pau (14-16 mai 2009), Pau : PUPPA / Méridiennes, 2011, p. 493-513.
.
Le long des allées Charles-de-Fitte, aux numéros 42 et 44, se trouve le plus haut des immeubles situés dans le Site patrimonial remarquable de Toulouse. Bâti à la fin des années 1950, il est le reflet de la politique de densification mise en place par le maire Raymond Badiou pour lutter contre le manque de logements au sortir de la Seconde guerre mondiale, tout en combattant l’étalement urbain générant des coûts importants en infrastructure à la collectivité.
Un premier permis de construire (AMT : 580W684) est déposé en 1955 auprès des services de la ville pour un immeuble de 15 étages. L’année suivant un dossier rectificatif (AMT : 581W1137) est présenté. Grâce à l’achat d’une parcelle voisine, un corps supplémentaire est prévu et l’édifice se développe sur 19 étages, divisés en 218 logements. Les plans sont signés par l'architecte Robert-Louis Valle pour le compte de l'entreprise en bâtiment Deromedi Frères. En cours de chantier, le dernier niveau en terrasse, qui devait être équipé de séchoirs collectifs, est modifié pour y aménager de nouveaux appartements.

La façade antérieure de l’immeuble est animée par le jeu de l’alternance des pleins et des vides produit par les éléments en creux des loggias qui contrastent avec la planéité des panneaux muraux recevant les doubles baies. L’élévation postérieure se caractérise par les lignes horizontales des coursives distribuant l’ensemble des appartements à partir d’un seul nœud de circulation verticale situé à peu près au centre.
Pour la petite histoire, l’architecte Fabien Castaing, de l’agence des architectes associés, ayant dessiné les immeubles de la cité Roguet pour le compte du Conseil départemental, raconte dans un entretien aux étudiants de l’école d’architecture de Toulouse, rapporté par Audrey Courtebaisse dans son ouvrage Toulouse : le sens caché des grands ensembles, que la demande politique était claire : la grande barre devait avoir un étage de plus que l’immeuble Deromedi des allées Charles-de-Fitte , l’amenant ainsi à 20 étages !
.
La croix de Toulouse, on s’attend à la voir au centre de la place du Capitole comme aujourd’hui. Mais quand Louis XV décida d’édifier une croix de Toulouse en 1725, il a choisi la forêt de Fontainebleau à 600 kilomètres de notre ville ! En fait, cette forêt était le domaine de chasse favori du jeune roi et son mentor en la matière était le demi-frère de son grand-père, Louis-Alexandre de Bourbon, fils de Louis XIV et de la marquise de Montespan. C’est en hommage à ce personnage, qui avait le titre honorifique de comte de Toulouse réinventé pour lui en 1681, que la croix a été érigée. Ce monument, représenté sur les cartes du 18e siècle comme le montre notre illustration, fut détruit à la Révolution et a été remplacé par un obélisque qui perpétue son souvenir par une inscription.
Pour les amateurs de croix « de Toulouse loin de Toulouse », il faut noter qu’il en existe une autre à Briançon, élevée par les Cordeliers de cette ville en l’honneur d’Antoine Tholozan, fondateur de leur couvent.
.
“C’est quelle heure ? 15h00 !”
Depuis ce matin, votre ami vous envoie des messages toutes les dix minutes. Le train est arrivé à Matabiau. Il faut faire vite. Voir Toulouse. Tout voir. Enfin… le plus possible avant ce soir. Votre ami arrive enfin.
“Bon, qu’est-ce qu’on peut voir en quinze minutes ?”
Et vous voilà investi d’une mission. Vous réfléchissez, soucieux un peu comme le Lapin Blanc d’Alice au Pays des merveilles : l’œil rivé sur votre montre, persuadé que le temps file plus vite à Toulouse qu’ailleurs. Pourtant ici, depuis quelque temps, la ville tente précisément l’inverse : ralentir. Faire en sorte que tout soit accessible à moins d’un quart d’heure à pied. Une boulangerie, un jardin, une école, un café… ou même quelques siècles d’histoire !
Vous levez les yeux vers la basilique Saint-Sernin qui dépasse entre les immeubles. Cinq minutes de marche à peine depuis Jeanne-d'Arc. À Toulouse, certains monuments semblent avoir été placés là exprès pour les retardataires. Alors vous partez. Direction Saint-Sernin. Le parvis est calme, les briques fidèles à elles-mêmes. À deux pas, le musée Saint-Raymond attend sagement derrière ses murs. Puis vous vous ruez dans la rue du Taur, et viennent l’église Notre-Dame et la chapelle des Carmélites, cachée comme un décor secret au milieu du quotidien. Quinze minutes plus tôt, vous étiez encore sur un quai de métro. Vous vous arrêtez le temps de souffler, et de regarder votre montre et de vous écrier intérieurement : “Je suis en retard ! En retard !”.
Alors vous repartez. Vous replongez sous terre. Direction le Cap’ cette fois. La station la plus dangereuse pour les gens pressés. Ici, chaque rue donne envie de bifurquer. Le Lapin Blanc aurait perdu tout sens du temps entre le Donjon, les Jacobins et les façades de la place. Même le Pont Neuf semble murmurer : “encore cinq minutes…”. Vous marchez vite, puis moins vite. Car Toulouse résiste à ceux qui veulent simplement la traverser. Elle oblige autant à lever le pied que les yeux, à ralentir devant une porte cochère, à hésiter devant une cour intérieure.
Votre ami consulte encore l’heure. Pas de temps à perdre, ni une ni deux vous revoilà dans les rames du métro. “Estacion venenta : Esquirol” et ça repart : Hôtel d’Assézat, Augustins, Saint-Étienne. Le choix s’offre à vous. Puis soudain les arbres du Grand Rond et du Jardin des Plantes. Comme si la ville, prise d’un remords après tant de briques et de pavés, décidait d’offrir un peu d’ombre aux voyageurs essoufflés. Alors assis sur un banc vous commencez à vous dire que la ville du quart d’heure n’est peut-être pas une ville où l’on gagne du temps. C’est une ville où l’on accepte enfin de le perdre un peu. Il avait tort ce Lapin Blanc : les plus beaux détours sont souvent ceux qui nous mettent en retard, même si on arrive 15 minutes après. Avait-il peur de croiser un célèbre Cobra à lunettes ?