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Arcanes, la lettre
Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archives ou de ressources en ligne. Ainsi, des thèmes aussi variés que la mode, la chanson, le cinéma, le feu sont abordés...
Lorsque les navires ont progressivement perdu leurs voiles au cours des 19e et 20e siècles, c’est un peu comme s’ils avaient perdu leurs lettres de noblesse. Car sur les gréments s’était développé tout un vocabulaire mystérieux, sorte d’espéranto des mers composé d’anglais, de français, mâtiné d’allemand, d’italien, d’espagnol, de portugais et de néerlandais, qui fait encore le sel des romans d'aventures maritimes. Bref, la marine, comme les moulins, c’était mieux à vent. Ironie du sort, l'écologie aidant, Eole fait un comeback à bord des super-tankers ou des dispositifs tentent de capter sa puissance motrice. Alors enfilez vos vareuses et vos bérets à pompons, nous appareillions à bord du numéro 161 d'Arcanes où vous ferez la connaissance de notre équipage haut en couleurs.
A la proue vous trouverez le quartier-maître Dieuzaide, l'œil vissé à son appareil photo, immortalisant ses collègues sous le Mistral provençal.
Dans la cale, aux fers, sont consignés de mauvais sujets, prompts au “souffletage” et à l'emportement. Nous ne sommes pas sur le Bounty, mais la mutinerie n'est jamais très loin.
Une légende de marins tenace veut qu'une femme à bord d'un bateau porte malheur. Il n'en est rien, en revanche j'ai entendu parler d'une habitante de Toulouse qui avait abrité en son sein un passager clandestin pendant plus de vingt ans.
Vous rencontrerez ensuite nos gabiers qui drisseront la grand-voile pour prendre le vent marin ou vent d’Autan. Zephir si proverbial à Toulouse qu’on le trouve fréquemment représenté, notamment sur les murs du Capitole.
C’est ce même vent qui, depuis des siècles, fait tourner les ailes des moulins de notre région. On pourrait croire, à l’aune de leur disparition, que d’aucuns ont passé leur temps à se battre contre eux, c’est d’autant plus vrai qu’ils font aujourd’hui leur réapparition sous la forme d’éoliennes.
Pour finir, vous le savez, le capitaine est le seul maître à bord, mais il prend régulièrement le pouls de son équipage. C’est ce que nous faisons via une enquête auprès de notre public. Ainsi le clipper des archives pourra vous amener vers de nouveaux rivages. Hauts les cœurs moussaillons !
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Jean Dieuzaide, vous le savez, a fondé la première galerie publique d'exposition exclusivement dédiée à la photographie en France, c'était le Château d'Eau, en 1974. Les Rencontres internationales de la Photographie d'Arles (les RIP) allaient sur leur cinquième année et le musée Niépce ouvrait quelques mois plus tard à Châlons-sur-Saône. La photographie accédait au statut de discipline artistique reconnue par les services de l'État.
Faisant partie du cercle proche qui entourait les trois fondateurs des Rencontres (Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier), Jean Dieuzaide y fut présent pendant au moins deux décennies et les photographia de 1972 à 1991. Pendant cette période il prit un peu plus de 10 000 photos, scrupuleusement organisées dans deux albums avec dates, rappels des événements photographiés, identifications de participants. On y voit le monde de la photographie d'alors dans une ambiance studieuse pendant les colloques mais aussi très détendue, comme des vacances entre amis, les grands noms et les inconnus se côtoyant sans distinction.
Plonger dans ces planches contact a quelque chose d'ébouriffant, et le mistral arlésien n'y est pour rien. Cette collection de photographies est un autre versant du travail de Jean Dieuzaide, moins connu mais essentiel pour travailler sur la période. Un premier inventaire a été réalisé, qui nous permet de répondre à vos sollicitations, mais nous entamerons prochainement la phase de rédaction des notices descriptives, grâce à laquelle nous pourrons rendre ces deux albums accessibles en ligne sur notre base de données.
Pour consulter le fonds Dieuzaide déjà disponible, c'est ici
Au sein de la multiplicité des agressions physiques, le soufflet tient le haut du pavé. Nous avons déjà recensé 208 cas dans les procédures criminelles des capitouls rien que pour la décennie 1760 et 1769. Certes, au regard des magistrats le soufflet reste généralement qualifié de simple voie de fait (et non pas d'excès), mais ce geste a aussi la capacité de porter une atteinte mortelle à l'honneur du récipiendaire, surtout lorsqu'il est donné en public.
Soufflets en famille
Un soir de juillet 1780, au vu de l'heure tarde, Jeanne-Roze Cruzel, cabaretière à l'île de Tounis refuse de servir du vin au nommé Lama. S'ensuivent des cris, des menaces et des insultes de la part du Lama fâché et frustré. Arrive le mari de Jeanne-Roze. Là, « entendant que sa femme était menacée des soufflets, [il] demanda avec empressement qui est-ce qui la menaçoit de soufflets ; et sa femme ayant fait quelque difficulté de lui dire de quoi il s'agissoit, en reçut elle-même un de son mari ». Cela fait, le mari déclare « que Lama étoit bien hardi de venir menacer sa femme de soufflet » et s'empresse de venger l'honneur de sa bien-aimée en fracassant une bouteille sur la tête de Lama1. Les épouses peuvent, elles-aussi, avoir la main leste à l'exemple de Louise Capblanc qui, « comme une furie, traita son mary de f... gueux, f... manan, luy donna des soufflets en luy disant, en jurant de se tenir sur ses gardes »2.
Le droit et le soufflet
En 1727, les jeunes Lavedan et Coste s'apprêtent à suivre une procession de pénitents en qualité de sacristains, mais une querelle avec des inconnus fait que le premier reçoit d'abord « un souflet à tour de bras, dont il tomba presque évanouy. Et sur le moment, le même homme donna deux souflets aussi de toute sa force, aud. Coste ». Leurs pères respectifs portent plainte devant la justice et n'omettent pas d'y préciser que les soufflets « sont les excès les plus graves que l'on puisse recevoir »3. Un soir d'août 1769, prenant le frais devant la porte de son logis le cuisinier Pradel, est hélé par son voisin Labonne qui le menace de soufflets et « de suitte, l'effait suivit la menace. Et non contant de luy avoir donné ce soufflait, sur les plaintes du supp[lian]t, led. Labonne luy en donna un second qui fut plus fort que le premier et luy dit que s'il resonnoit il redoubleroit la doze ». Dans sa plainte le souffleté va rappeler aux magistrats qu'il lui importe « de faire punir led. Labonne suivant la rig[u]eur des loix et que les soufflaits méritent punition exemplaire »4. Sentiment partagé par Jacques Jougla, lui aussi souffleté quelques années plus tôt, qui rappelle dans sa plainte « qu'il n'y a rien dans le monde de si flétrissant qu'un soufflet et qu'une telle insulte ne sauroit être trop punie puisque du temps des Romains un homme qui donnoit un soufflet à un autre étoit puny de mort »5.
La force du soufflet
La demoiselle Bonnet et la demoiselle Baylac étaient amies. Las, c'est bien fini et leur rencontre en mars 1777 tourne au règlement de comptes lorsque la première, « par derrière et par le coup le plus traître, elle donna [...] un soufflet du revers de la main sy fort qu'elle luy fit seigner la bouche », tellement que la Bonnet se vantera « que la main lui faisoit encore mal tant elle avoit donné le soufflet fort »6. Cette même année, le cordonnier Poiriès n'y va pas de main morte, puisqu'après avoir appliqué deux soufflets à Roze Gironis, un témoin indique que celle-ci « avoit ses joues rouges comme du feu, et le déposant aperçeut sur ses dites joues les empr[e]intes des doigts »7.
Mortel le soufflet ?
En septembre 1761, par trop de curiosité, Joseph Tremouil reçoit un soufflet si violent qu'il en « tomba à terre couvert de son sang, sans parolle ni mouvement, et qu'il fut regardé pendant quatre ou cinq heures comme un agonisant ». Que l'on se rassure, il va mieux8.
En revanche, Mathieu Codaute n'a pas eu cette chance. En juillet un seul soufflet, un « rude soufflet » selon certains témoins (mais ils se rétracteront, « ne sachant pas s'il fut rude ou pas ») et voilà Codaute qui tient le lit pendant un mois et demi avant de rendre son dernier souffle. Ça vous surprend ? Découvrez toute l'affaire sur le module Meurtres à la carte d'Urbanhist.
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1. FF 824/6, procédure # 106, du 31 juillet 1780.
2. FF 818/4, procédure # 073, du 8 juin 1774.
3. FF 771/1, procédure # 033, du 14 juin 1727.
4. FF 813/6, procédure # 142, du 4 août 1769.
5. FF 809/4, procédure # 070, du 17 mai 1765.
6. FF 821/2, procédure # 040, du 13 mars 1777.
7. FF 821/5, procédure # 105, du 16 juin 1777.
8. FF 805/5, procédure # 150, du 27 septembre 1761.
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Avez-vous eu vent de ce qui s’est niché durant 25 ans dans le ventre de cette femme toulousaine ?
C’est en 1652 que madame de Mathieu, 36 ans, est prise de douleurs intenses semblables à un accouchement. Elle refuse l’aide des sage-femmes pour soulager ses maux et on l’accuse même de sorcellerie étant donné qu’aucun enfant ne montre jamais le bout de son nez. On finit par la laisser tranquille, du moins tranquille, elle elle ne l’est pas ! Elle garde son ventre de femme enceinte et les douleurs et désagréments associés durant 25 ans ! C’est à 62 ans, après 8 jours de fièvre que la malheureuse rend son âme au vent.
Ayant gardé en tête la condition étrange de cette femme, plusieurs chirurgiens se pressent pour pouvoir résoudre le mystère de son ventre. On découvre que ce n’était pas du vent ni de l’air qui le faisait gonfler, mais un… lithopédion ! Du grec lithos la pierre et de pais l’enfant. Il s’agit en fait d’une grossesse extra-utérine dont le corps s’est protégé en calcifiant le fœtus mort.
Dans notre cas, on va décrire le bébé de pierre comme étant « enveloppé de grosses membranes, son corps recourbé », puis on le déplie et on note qu’il a le « cerveau fres et humide, les yeux aussi, la langue vermeilles et toutes les parties nobles et autres interieures dans leur conformation naturelle, mais pourtant un peu livide ». Notre golem a été formé parfaitement et fait partie des plus rares spécimens de lithopédion, qui habituellement dépassent rarement les 3 mois de grossesse. Sauf que voilà, après l’avoir bien examiné, il commence à pourrir et les chirurgiens le mettent dans de l’alcool pour le conserver. Il va être exposé à l’hôtel de ville où la foule se presse pour voir la curiosité. L’évènement est tellement inédit que l’on consacre quelques pages et un dessin dans les chroniques des Capitouls. Nous, nous avons le grand honneur de voir notre spécimen répertorié sur la page Wikipédia dédiée au lithopédion.
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L’apparition du moulin à vent dans nos contrées semble remonter au Moyen Âge. Mais probablement d’abord sous la forme de structures charpentées légères qui tournaient en bloc sur elles-mêmes, plutôt que les grandes tours circulaires maçonnées à toit pivotant que nous pouvons, rarement, apercevoir sur le faîte de nos coteaux. Pourtant, jusqu’au 19e siècle, on en trouvait partout avant que l’activité de minoterie ne se centralise, notamment dans les grands moulins à eau fonctionnant sur la Garonne à Toulouse. Quand on avait repéré un spot exceptionnellement venteux, on pouvait en profiter au mieux en construisant deux moulins côte à côte comme on peut le voir sur l’illustration ci-contre. Ce sont les anciens moulins du village de Pouvourville, au sud de l’agglomération toulousaine, qui dressent leurs silhouettes en arrière-plan de ce tableau du 18e siècle exposé au musée du Vieux-Toulouse. Il n’en subsiste rien de nos jours mais ceux qui voudraient retrouver cette atmosphère donquichottesque pourront se rendre à Lézat-sur-Lèze, dans l’Ariège, où les moulins jumeaux de la Garde dominent encore le paysage.
Les moulins à vent ne se trouvaient pas obligatoirement en hauteur et étaient quelquefois implantés en fond de vallée. Ils pouvaient même former des couples mixtes. À la limite des communes de Quint-Fonsegrives et de Saint-Orens-de-Gameville, on trouve encore un moulin à eau désaffecté, assis sur la rivière Saune. Or il était jadis accompagné d’un moulin à vent, maintenant disparu, édifié quelques mètres à côté. Ainsi quand le cours d’eau tombait à sec, le meunier pouvait très rapidement changer sa meule d’épaule.
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