Arcanes, la lettre
Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archives ou de ressources en ligne. Ainsi, des thèmes aussi variés que la mode, la chanson, le cinéma, le feu sont abordés...
A la différence d’un fanal, Arsène Millocheau n’a jamais brillé. Classé en 12e position de la course Bordeaux-Paris en 1896, il est 24e du classique Paris-Roubaix l’année suivante. Mais l’histoire a néanmoins retenu son nom. Il est, et demeure pour l’éternité sportive, la première lanterne rouge du premier Tour de France cycliste en 1903. Il rejoint ainsi la cohorte des perdants magnifiques qui ont marqué les esprits par leurs échecs et, de ce fait, ont souvent suscité la sympathie de leurs contemporains. Songez à son collègue de pédale, Raymond Poulidor, éternel second que la France adorait. En hommage donc, à Arsène, je vous propose un 171e tour d’Arcanes.
La première étape sera pyrénéenne et nous devrions assister à une échappée tonitruante d’Eugène « magic » Trutat grâce à ses plaques diapositives.
Plus urbaine, la deuxième étape, n’en sera pas moins explosive et devrait voir, ledit Roux de Montbel, mettre littéralement le feu à la rue des Couteliers.
Pour la troisième, nos forçats de la petite reine traverseront les zones brumeuses du passé. Dans ce contexte périlleux, les phares archivistiques leur seront d’une grande aide.
Après un check-out santé au sein de la commanderie des hospitaliers de Saint-Antoine, les coureurs prendront le départ de la 4e étape depuis la rue du Lieutenant-Colonel-Pélissier qui longe le bâtiment.
Le peloton s’engouffrera ensuite dans l’étroite rue Tripière où des lumières, même antiques, ne seront pas superflues tant le soleil peine à y pénétrer.
Après des tours et détours dans la Ville Rose, se ravitaillant au passage de toutes sortes d’histoires et légendes urbaines, les coureurs-lecteurs franchiront la ligne d’arrivée sur les hauteurs du quartier Bonnefoy, aux Archives de Toulouse. Là, ils pourront à loisir passer au crible les fables et anecdotes toulousaines. Et ce ne seront pas les derniers à le faire.
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Éteignons les lumières, et parlons de photographies. Non, ce n’est pas l’heure d’évoquer la chambre noire ou bien l’utilisation du trio gagnant (révélateur, bain d’arrêt et fixateur) pour la réalisation de tirages. Les férus d’histoire du cinéma vont peut-être croire que c’est l’heure de parler d’images animées… mais non, toujours pas ! Si on a aisément en tête la photographie exposée, imprimée, et éditée, on oublie pourtant un de ses principaux modes de diffusion : la projection.
L’histoire débute avec l’utilisation de l’ancêtre de l’appareil de projection : la lanterne magique, aussi appelée « lanterne de la peur » par son créateur. Inventée au 17e siècle, elle permettait initialement de projeter d’une manière amplifiée, à l’aide d’un objectif et d’une source lumineuse, des images peintes sur un écran. Le procédé se modernise et des plaques photographiques en verre sont utilisées pour la première fois dans les années 1850. Ces clichés en positif, particulièrement courants entre la fin du 19e siècle et le début 20e siècle, sont constitués de deux fines plaques de verre, au format de 8,5 x 10 cm, scellées ensemble à l’aide de bandes gommées. Numérotés et légendés, ils sont très largement utilisés dans un cadre pédagogique, pour l’enseignement universitaire ou lors de conférences d’érudits. Les sociétés savantes, telles que la Société de Géographie de Toulouse ou le Club Alpin, usent à merveille de ces outils pour réaliser des présentations visuelles afin d'étayer des récits de voyages ou des démonstrations scientifiques. Le média photographique se met ici au service d’une transmission des savoirs, il permet d’illustrer des propos et de rendre une présentation bien plus dynamique et vivante et d’intéresser toujours plus son public. Parmi les images projetées, on trouve aussi des reproductions de documents graphiques (cartes, gravures, illustrations), voire des clichés pris par d’autres opérateurs si nécessaire. Le photographe et scientifique toulousain, Eugène Trutat, publie en 1874, dans Le Bulletin de la Société de Géographie de Toulouse, un manifeste en faveur du Powerpoint du 19e siècle, accompagné d’un précieux mode d'emploi. Sa lecture assidue me paraît encore aujourd’hui d’actualité, et aurait peut-être permis à certains orateurs - professeurs, conférenciers, étudiants (ou bien à moi-même) - d’éviter ce traditionnel moment de solitude, quand d’étranges anomalies techniques et défauts d’enchaînements, surviennent lors de l’emploi d’un diaporama.
Au cours des décennies, l’histoire de la projection photographique se poursuit, et d’autres supports soulignent cet usage oublié du médium : les autochromes et les vues stéréoscopiques (sur verre ou carton) étaient essentiellement destinés à être visionnés à travers les lentilles de lanternes, de stéréoscopes, ou de mégascopes. Mais c’est bien l’invention, dans les années 1930, des films inversibles plus intimement connus sous le nom de « diapositives », « diapo », « ekta » ou encore « Kodachrome », qui remet la projection photographique au goût du jour. Cette fois, son utilisation ne se cantonne plus au cadre éducatif, mais s’invite aussi à la maison et imprègne les cercles privés ou familiaux pour divertir et diffuser des souvenirs de vacances.
Les fonds que nous conservons témoignent de cette passionnante histoire de l’image projetée. Avant de vous souhaiter une bonne séance de visionnage, je vous invite à découvrir les plaques d’Eugène Trutat utilisées lors de ses conférences, mais aussi celles du photographe Maurice Gourdon prises au cours de son voyage au Svalbard, déjà évoquées dans nos précédents billets. Côté couleur, je vous propose de regarder du côté des très nombreuses diapositives extraites des reportages de la Direction de la Communication de la ville de Toulouse ainsi que celles du photographe Jean-Paul Escalettes.
Il est normal d’imaginer qu’au siècle des Lumières des esprits éclairés aient tâtonné, expérimenté en tous sens – quelquefois en dépit du bon sens –, non seulement en matière philosophique, mais aussi dans les applications pratiques.
C’est ainsi que le sieur Roux de Montbel, abbé de son état, joue au petit chimiste à Toulouse autour de 1713.
Par commodité, il loge à l’auberge du Bon Pasteur, rue des Couteliers, la meilleure adresse alors à Toulouse. Il occupe la chambre dite de la Monge, puis celle de la Cloche, au 3e étage, les deux avec vue sur la Garonne. Pratique lorsque l’on est absorbé jour et nuit à surveiller ses expériences (sur le feu). Car, au Bon Pasteur, le blanchisseur lui apporte ses vêtements propres, le cuisinier de l’auberge lui mitonne ses plats préférés et Jacquette et Guillemette, les servantes de la maison lui font son lit et… passent derrière lui pour nettoyer ses bêtises ! La dernière en date : cette bouteille de mercure laissée au bain-marie depuis quelques mois et qui se retrouve cassée et renversée sur le sol.
Depuis cet incident, plus personne ne peut entrer dans sa chambre, hormis Labarthe, son fidèle domestique et assistant (qui perd au change, car c’est lui qui, désormais, va devoir faire le lit de son maître). C’est que notre apprenti savant est désormais passé à autre chose qui relève de l’expérimentation secrète : une installation avec deux cuviers posés l’un sur l’autre (celui du haut sans fond), couverts d’un tapis. Nul ne sait ce qui se passe là-dedans, mais un trou sur le côté laisse apercevoir une lumière qui, aux dires de ceux qui ont pu la voir (en secret), ne cesse de briller jour et nuit.
Allez savoir si l’abbé n’avait inventé la lanterne magique ou bien une source d’énergie novatrice produisant une lumière éternelle.
Allez savoir, car le dimanche 29 janvier 1713, à 17h30, une épaisse fumée vient mettre un voile opaque sur l’auberge, elle provient de la chambre de l’abbé. On y accourt mais, comme l’on sait qu’il n’y a pas de fumée sans feu, c’est pour découvrir que les flammes ont entièrement embrasé la chambre et se communiquent déjà à l’étage entier.
C’est tout un quartier, toute une ville en alarme qui se porte sur les lieux ; depuis Guillemette (la servante) avec sa pauvre cruche d’eau, Guillaume (aubergiste concurrent et voisin) avec une marmite d’eau – qui ne fait d’ailleurs « qu’irriter davantage » le feu, jusqu’aux charpentiers (au nombre de 30) et à la compagnie du guet (35 soldats du guet s’y rendent), sans oublier les communautés religieuses qui font des processions pour implorer la miséricorde du Ciel. Maîtrisé avant de se communiquer aux autres maisons du quartier, le feu repart tout de même vers minuit, mais on parvient à l’éteindre, et pour de bon cette fois.
Quant à l’abbé de Montbel, on ne sait s’il a par la suite persévéré dans ses recherches, ni brillé par ses découvertes, mais il ne lui a manqué qu’une étincelle pour entrer avec fracas dans l’Histoire en réussissant à illuminer toute une auberge, une rue, que dis-je, tout un quartier, une ville.
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Comme la lanterne éclaire les lieux sombres, les archives éclairent le passé.
Les archivistes mettent en lumière les documents d’archives en les classant et en les décrivant, pour les rendre accessibles à tous. Ils veillent aussi à la bonne conservation de ces documents pour que ceux-ci ne s’altèrent pas et puissent traverser les siècles sans dommage.
Eclairer pour comprendre
Pourquoi conserver des archives ? L’intention première de l’archiviste est de conserver des traces, des preuves des actions et des droits. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les archives ont souvent été un enjeu de pouvoir.
Comme le rappelle le Conseil international des archives : « Parce qu’elles garantissent l’accès des citoyens aux informations officielles et le droit des peuples à connaître leur histoire, les archives jouent un rôle incontournable en matière d’identité, de démocratie, de responsabilité et de bonne gouvernance ».
Les archives éclairent donc l’histoire et sont des sources de connaissance dont on ne saurait se passer. Sans archives, pas d’histoire. Mais de l’imagination et de la fiction ! Les archives sont la documentation pour la recherche historique. L’écriture de l’histoire nécessite d’interroger, comparer, analyser les documents. Sans eux, l’histoire reposerait sur des affabulations.
La gouvernance documentaire, une lanterne qui met en lumière les risques documentaires
Un des rôles des services d’archives est d’accompagner les producteurs de documents dans la bonne gestion de leurs archives. Car bien gérer ses archives est une garantie pour conserver l’information nécessaire à la conduite de son activité. C’est aussi un moyen de limiter les risques liés à la non-conservation des documents : risque de ne pas pouvoir se défendre, risque de ne pas pouvoir contester, risque d’oublier.
L’étymologie grecque du mot archives, « arkhe », signifiant à la fois « commencement » et « commandement », éclaire bien leur rôle essentiel.
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Qui n’a pas déjà été intrigué par ce monumental bâtiment, aux couleurs chatoyantes, qui se dresse à l’angle des rues du Lieutenant-Colonel-Pélissier et Saint-Antoine du T. Hébergeant aujourd’hui des services de la Ville de Toulouse, il a auparavant accueilli la commanderie des frères de Saint-Antoine-de-Viennes (ou de Saint-Antoine du Tau qui a donné son nom à la rue), un ordre d’hospitaliers incorporé en 1776, aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Installé à Toulouse vers 1270, l’ordre de Saint-Antoine engage la construction d'une chapelle en 1327 sur un terrain inféodé au chapitre de Saint-Étienne moyennant la redevance annuelle de 5 florins d'or plus la fourniture de draps, torches, flambeaux et cierges. N’honorant plus leur paiement, les frères Antonins sont chassés de leur chapelle qui est confiée alors à la Compagnie royale des Pénitents bleus de Toulouse. Ces derniers la reconstruisent en 1612 avant de se lancer, dix ans plus tard, dans l’érection d’une nouvelle chapelle plus grande, située 50 mètres plus loin (actuelle église Saint-Jérôme). Les religieux de Saint-Antoine de Vienne rachètent la chapelle des Pénitents bleus et le terrain contigu en 1621 et réintègrent leur ancien site. A la fin du 17e siècle, ils lancent le chantier de leur commanderie, édifice dont la façade s’impose encore aujourd’hui sur la rue.
Ce corps de bâtiment, imposant par sa taille, se développe sur 4 étages et 11 travées. Ses élévations sur rue et sur cour sont symétriques et se distinguent par une remarquable mise en scène. Les deux avant-corps latéraux aux chainages harpés, le quadrillage des façades (cordons horizontaux et verticaux), les baies aux encadrements moulurés à consoles pendantes chantournées où l’alternance des frontons triangulaires et cintrés se nourrissent de l’architecture baroque, font de ce bâtiment un édifice remarquable protégé au titre des monuments historiques depuis 1972.
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Lors d’une intervention archéologique réalisée à Toulouse en 2023, au n°10 de la rue Tripière, un étrange artefact a été découvert dans une couche datée du 4e siècle de notre ère par une monnaie. Comme vous pouvez le voir sur notre illustration, il s’agit d’un récipient globulaire en céramique grise, percé d’une ouverture circulaire à bord plat. Un peu perplexes quant à sa fonction, et après avoir écarté l‘hypothèse que ce soit le Saint Graal, on a fini par suggérer que cela pouvait ressembler au réservoir d’une lampe. Sauf que les lampes à huile romaines sont généralement plus petites et pourvues d’un bec, d’un pied et d’un tenon de préhension.
Pour notre objet, la mèche allumée, en l’absence de bec, peut reposer sur le large rebord. Et sans pied, on pourrait imaginer que l’on pouvait le pendre. En effet, on connaît de nombreux exemples de lampes suspendues dans l’Antiquité et au Moyen Âge, souvent en métal ou en verre d’ailleurs. Deux chaînettes entrecroisées, ou soutenant un cerclage, pourraient avoir maintenu notre réservoir en l’air. Néanmoins, en attendant de trouver un exemplaire identique dans la littérature archéologique, nous laisserons notre hypothèse de lanterne suspendue un peu en suspens.
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À Toulouse, on aime bien connaître l’histoire, l’histoire des petites choses, mais surtout celle des choses bien faites. Et quand elles ne le sont pas tout à fait, on les raconte quand même très bien ! (à quelque chose près). Les Toulousains ne seraient-ils pas un peu chauvins ? Car ici, tout est toujours un peu plus grand, un peu plus ancien, un peu plus remarquable qu’ailleurs. La Garonne serait plus tumultueuse, le soleil plus généreux, et la ville plus belle que celle d’en face (inutile de la nommer, elle se reconnaîtra). Dans cet enthousiasme méridional, il arrive parfois que l’on confonde récit et réalité. Que l’on prenne une bonne histoire pour un fait établi et que l’on se berce d’illusion. En somme : que l’on prenne des vessies pour des lanternes (ou inversement).
Prenons la fameuse ville rose. Rose ? Pas tout à fait. Plutôt ocre, saumon, tarama voir orangée selon l’heure du jour, l’humidité, la saison et l’humeur du soleil. Mais qu’importe : dire “ville rose”, c’est déjà voyager. Et puis c’est bien plus poétique que “ville en brique foraine en terre cuite” dont le procédé date de la Rome Antique.
En parlant de Rome, Toulouse serait romaine. Oui, mais “de partout” ? Antique à chaque coin de rue diraient certains ! Il suffirait de gratter un peu le trottoir pour tomber sur un temple, ou sur un bout de forum. En réalité, l’Antiquité toulousaine se trouve essentiellement sous terre, fragmentée, discrète. Cela n’empêche personne d’en parler avec de grands gestes, et de suivre les fouilles avec le plus grand des plaisirs.
Et puis il y a les rues, que l’on croit éternelles. “Cette rue a toujours été là !” Faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là on affirme avec aplomb. Il suffit de regarder les plans d’urbanisme que nous conservons aux Archives qui, eux, peuvent se permettent de contredire cette affirmation. Entre les rues déplacées, élargies, renommées, parfois effacées. Les ressources en ligne des Archives permettent justement de confronter ces certitudes folkloriques à la réalité des documents. Plans anciens, photographies, textes administratifs : autant de preuves qui montrent que la ville s’est construite à coups d’essais, d’erreurs et parfois de belles réussites.
On pourrait croire que ce texte a été écrit par un Bordelais, au contraire. Car ce qui fait le charme de Toulouse, ce n’est pas d’avoir toujours raison, mais d’avoir toujours une bonne histoire à raconter. Quitte à l’embellir légèrement, surtout quand il s’agit de se comparer à la rive opposée de la Garonne… ou un peu plus au nord (c’est-à-dire tout ce qui est au-dessus de Montauban). Explorer les archives, c’est alors accepter de sourire de ses propres exagérations. D’éteindre la lanterne un peu trop flatteuse (ou de dégonfler la vessie au choix) pour regarder la ville telle qu’elle fut et telle qu’elle est vraiment : en mouvement, imparfaite, souvent contradictoire, et finalement bien plus vivante que la légende. On peut se tromper. Oui, mais on se trompe avec panache ! (tout en corrigeant les erreurs bien entendu).