Arcanes, la lettre
Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archives ou de ressources en ligne. Ainsi, des thèmes aussi variés que la mode, la chanson, le cinéma, le feu sont abordés...
J’aime beaucoup le Tarn, et pour tout dire j’y ai des attaches familiales. J’aime encore plus son chef-lieu, mais contrairement à ce que ce titre pourrait suggérer, il n’en sera pas question ici. Il s’agit plutôt d’une référence au drapeau argentin, bleu ciel rayé de blanc, et plus précisément à son équipe nationale qui nous fit bien des misères récemment. Mais foin de seum, il faut reconnaître que sous ce maillot s’épanouirent d’immenses joueurs tels que Mario Kempes, Gabriel Batistuta ou encore Diego Maradona. Je vous invite donc, pour ce numéro 172 d’Arcanes, à un voyage au cœur des petits noms des sélections nationales du ballon rond où vous pourrez constater que les cieux tiennent une large place.
Car s’il existe une Albicéleste il existe aussi une Céleste, sélection uruguayenne, dans laquelle auraient pu se retrouver l’aviateur Roger Morin, le funambule Robert Dolnay et les dames de la carte, tant ils furent attirés par le ciel.
Bien sûr les Bleus se rangeraient derrière la bannière du combatif Louis XIII. Même si, après son échec devant les portes de Montauban, il fit une entrée pas si triomphale à Toulouse en 1621. Cela arrive même aux meilleurs, souvenez-vous Knysna en 2010.
Quant à la Squadra Azzurra italienne, elle incarnerait parfaitement les peintres et enlumineurs du 16e siècle qui, par leurs techniques et savoir-faire, agrémentèrent de pigments bleus nombre de tableaux et manuscrits.
La Seleção brésilienne pourrait, de son côté, renvoyer aux 300 pièces d’Henri-Georges Adam sélectionnées par le galeriste Alain Inard afin de créer un musée à Toulouse qui se transforma, finalement, en Cité de l’Espace.
Comme leur nom l’indique les Samouraïs Bleus nous viennent du pays du soleil levant, astre que le père Emmanuel Maignan utilisa à bon escient pour créer un astrolabe dans le monastère des Minimes de Toulouse au 17e siècle.
Plus proche de nous, l’Observatoire de Jolimont, fut un autre site majeur de l’observation céleste à Toulouse qui a dûment été recensé dans Urban-Hist. Quel meilleur point de vue pour les rêveurs et astronomes en herbe ? En écarquillant les yeux, ils pourraient y apercevoir les fameuses Etoiles Noires du Ghana.
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Roger Morin évoluant dans son frêle aéroplane au-dessus de la ville dans les années 1910 (photomontage d’époque, s’il vous plaît). Groupe d’acrobates posant, en 1960, en marge d’un championnat à Toulouse (image réalisée sans trucage). Calculatrices au travail dans leur bureau de l’Observatoire de Jolimont vers 1900. Mais que peuvent bien avoir en commun les trois photographies que nous vous présentons ? Ça y est, vous y êtes ? Le ciel, évidemment, que leurs sujets ont en partage.
Né en Suisse en 1879, Roger Morin est un pilote Blériot. Le 27 février 1911, il parvient – en suivant la vallée de la Garonne et la voie de chemin de fer – à relier Pau à Toulouse, sans escale. Une véritable prouesse que l’on salue avec enthousiasme à son arrivée au Polygone, et qui lui vaut un prix : celui du « voyage en aéroplane » décerné par le journal La Dépêche. Fort de ce succès, l’aviateur tente, dès le lendemain, le premier survol de la ville.

Créée en 1955 par Robert Dolnay, la bien nommée troupe de funambules « Les Compagnons du ciel » connaît pendant 10 ans son âge d’or, notamment à Toulouse – où les fil-de-féristes les « Diables blancs » se sont déjà illustrés. Le 11 février 1957 à la Halle aux Grains, Francine Pary 17 ans (à gauche, sur notre image) bat un record mondial d’endurance en restant, 34 heures et 15 minutes, en équilibre sur un câble d’acier tendu à 6 mètres du sol. Deux ans plus tard, elle célèbre son union avec un autre membre de la troupe, toujours dans les airs, mais cette fois entre les tours de La Rochelle. Une « mariée du ciel » en somme.

Dans les années 1900, à l’Observatoire de Jolimont, avenue Camille-Flammarion, un groupe de femmes s’adonne minutieusement à des travaux de mesure et de calculs. Il s’agit d’établir avec précision des cartes du ciel et des catalogues photographiques contenant les positions des étoiles. Étaient-elles parvenues à saisir l’impossible, cette musique des sphères théorisée par les Pythagoriciens ? En tout cas étaient-elles absorbées par les questions célestes.
En 1621, pendant que Louis XIII fait les 400 coups sous les murs de Montauban, la ville de Toulouse est en ébullition car Sa Majesté doit bientôt venir honorer de sa visite la cité palladienne1.
Alors, pendant que le roi guerroie et s’évertue à terrasser l’hérésie, la ville se pare et se prépare à cet évènement grandiose dont le point d’orgue doit être une entrée solennelle, avec un parcours des rues principales qui se fera sous les vivats de la foule.
On cherche avant tout une thématique pour composer cette entrée. Ce sera celle des planètes (suivant l’ordre chaldéen) jusqu’au firmament, apothéose d’un roi martial qui devrait avoir d’ici là maté Montauban, bastion des rebelles Protestants.
Mais le hic reste que Montauban résiste et que les troupes royales se cassent les dents, multipliant vainement les assauts, crevant inutilement les canons et perdant un grand nombre de soldats. Bref, une déconfiture, voire une déculottée.
C’est donc un roi penaud qui se dirige sur Toulouse, et y arrive le 15 novembre. Entrée d’abord relativement discrète car les préparatifs ne sont pas achevés ; on supplie le roi de bien vouloir attendre encore quelques jours afin de pouvoir permettre de procéder à l’entrée triomphale digne de ce nom.
Elle prend place le 21 et démarre au couvent des Minimes – dans le quartier éponyme. Le roi va ensuite entrer dans la ville sous un arc de triomphe dédié à Saturne, dressé à la porte d’Arnaud-Bernard pompeusement rebaptisée porte Royale2. La parade le mène à Saint-Sernin où il passe sous un nouvel arc, celui de Jupiter, peu après le voilà sous l’arche de Mars dont la voûte est naturellement « enrichie d’armes & trophées » ; prenant la grand’rue, le voilà qui arrive au Salin franchissant l’arc d’Apollon (certes Apollon n’est pas une planète, mais il personnifie le soleil). Le parcours n’est pas encore terminé, il lui faut encore franchir l’arc de Vénus, de Mercure, et enfin de Diane, « la voûte enrichie de croissant » (vous l’aurez compris, Diane représentant ici la lune).
Notre roi martial se fraie un chemin parmi les planètes, tel un astre, il termine sa course place Saint-Etienne au pied d’une colonne monumentale, celle dite du Firmament. Elle devait être coiffée d’un « globe où sera dépeinct le zodiaque avec les signes », on change cela à la dernière minute pour y placer la statue du roi à cheval.
Une gravure d’après un tableau de Jean Chalette (auteur du programme de cette entrée) représente même le roi à cheval, terrassant l’hérésie, mais nous ne savons pas si ce détail figurait réellement au sommet de la colonne du Firmament. Il apparaît toutefois clairement dans sa statue équestre retrouvée à l’hôtel de ville et que l’on avait prévu de réutiliser en 1752 à l’occasion du réaménagement de la place Mage3.
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1. Pour information, Charles IX était le dernier roi à être entré dans Toulouse. Louis XIII reviendra une seconde fois en 1632, encore à la suite d’une rébellion, celle de son frère, mais dont la victime expiatoire sera Montmorency, puis Louis XIV en coup de vent, en chemin vers l’île aux Faisans et le mariage.
2. AA 84, liasse n° 5.
3. DD 219.
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Dans les fonds de nos archives, certains registres présentent de magnifiques enluminures. L’une d’entre elles a particulièrement retenu mon attention en raison du « bleu céleste » qui illumine sa partie supérieure. Il s’agit de la chronique des capitouls n° 181, issue du registre BB273, intitulée Portraits des capitouls et « La Justice », datée de 1503-1504 (voir photo ci-contre).
Selon les travaux de François Bordes (Du “livre officier” au “livre des Histoires”, thèse, tome I, 2006, p. 120), les pages des chroniques toulousaines de 1486 à 1510 auraient été peintes par l’enlumineur Laurent Roby. Il serait donc très probablement l’auteur de cette enluminure.
Pour créer leurs couleurs, les enlumineurs du 16ᵉ siècle utilisaient une variété de pigments associés à des liants.
Le pigment bleu céleste de notre page de registre pourrait provenir de trois sources possibles. Laurent Roby a peut‑être broyé du lapis‑lazuli, pierre semi‑précieuse importée d’Afghanistan, prisée pour son bleu intense. Il a pu aussi utiliser l’Azurite, un minéral présent dans plusieurs gisements du sud de la France. Enfin, notre artiste aurait pu se servir de la guède ou pastel des teinturiers, plante tinctoriale alors largement utilisée à cette époque, et dont le commerce a enrichi la ville de Toulouse au 16ᵉ siècle.
A cette époque, les pigments étaient traditionnellement liés avec de l’œuf, tandis que l’eau servait de diluant. Les enlumineurs appliquaient ensuite la couleur à l’aide de pinceaux munis de poils très fins, souvent de martre ou d’écureuil, permettant une grande délicatesse d’exécution.
Seules des analyses scientifiques — telles que la spectrométrie de fluorescence X ou la spectrométrie Raman, toutes deux réalisées au laser — permettraient d’identifier précisément les composants chimiques présents dans cette enluminure et, ainsi, de déterminer le pigment utilisé.
Loin d’être un simple détail décoratif, ce bleu céleste raconte à lui seul l’ingéniosité, les échanges commerciaux et le savoir‑faire artistique du début du 16ᵉ siècle. Une petite touche de couleur, mais un immense témoignage patrimonial.
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Qui sait aujourd’hui que la cité de l’Espace est née de l’échec d’un projet de musée d’art contemporain ? Et que la structure qui surmonte les salles d’exposition est une œuvre de l’artiste Henri-Georges Adam ? À part les lecteurs du magazine Boudu, auteur en 2017 d’un article approfondi sur le sujet, peu de personnes, en vérité. Pourtant, celui dont on a célébré l’œuvre récemment1, redécouvert après des décennies d’oubli, a bien failli avoir un musée à Toulouse mettant à l’honneur son travail.
En 1991, un protocole d’accord est signé entre le galeriste parisien d’origine toulousaine, Alain Inard, et la ville de Toulouse pour la création d’un musée-fondation d’art contemporain. Ses objectifs sont d’accueillir des expositions d’art contemporain de niveau international et de faire émerger de nouveaux talents européens. Il s’agit également de promouvoir l’œuvre d’Henri-Georges Adam, dont une collection de plus de 300 pièces est en la possession du galeriste.
Considéré de son vivant comme l’un des plus grands sculpteurs et graveurs de son temps, Adam est l’auteur de quantité de commandes officielles, notamment grâce au 1% artistique qui vient d’être mis en place. Il développe dans ses œuvres monumentales l’idée de « sculpture habitable », afin que celle-ci dépasse son statut d’ornement et « prenne part à la structure du bâtiment » selon les mots de Yann Le Chevalier2. C’est ainsi que l’architecte Roger Pagès conçoit le futur musée toulousain surmonté de la Chapelle blanche (1951), « pensé sous la forme d’un grand socle afin de conserver le caractère de mausolée voulu par Adam »3.
La première pierre est posée le 12 mars 1992 en présence du maire Dominique Baudis, grand promoteur du projet, et de Marc Censi, président du conseil régional. Les travaux vont bon train dans un premier temps, mais à l’été 1993, le chantier s’arrête brutalement. Le bâtiment principal est aux trois quarts achevé, mais Alain Inard ne peut plus payer les entreprises qui sont au bord de la faillite. La presse se fait alors l’écho d’un projet élitiste, à la programmation peu médiatique et au montage financier trop vite approuvé. Rapidement la ville change de braquet, rachète le bâtiment pour 26 millions de francs et charge Roger Lesgards, ancien directeur de la cité des Sciences, de rédiger un rapport de préfiguration d’un musée de l’Espace réutilisant la nouvelle construction. Les coûts grimpent vite, estimés à près de 130 millions de francs, mais la cité de l’Espace est inaugurée le 27 juin 1997. Près de 20 plus tard, son succès ne se dément pas. Quant à la collection d’œuvres d’Henri-Georges Adam, cédée à l’époque par Alain Inard à la ville en guise de dédommagement, elle est exhumée des réserves dans lesquelles elle dormait pendant toutes ces années. Après l’exposition de cet hiver, l’une de ses sculptures, La Rana, vient d’être installée dans le nouveau jardin Picot-de-Lapeyrouse sur l’île du Ramier ; trois autres devraient suivre, renouant ainsi avec les réflexions de l’artiste sur la place de la sculpture dans l’espace public.
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1 : Exposition du 18 septembre 2025 au 18 janvier 2026 au musée des Arts précieux Paul-Dupuy, au Castelet, à la chapelle Saint-Joseph de la Grave et au Monument à la gloire de la Résistance. .
2 : Yann Le Chevalier, "Henri-Georges Adam, un moderne révélé", catalogue de l'exposition du 18 septembre 2025 au 18 janvier 2026, In extenso éditions, 2025, p. 29.
3 : Roger Pagès, musée Inard, note de présentation, 31 juillet 1991, AMT, 522W695.
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Avant l’installation, dès le 18e siècle, d’un observatoire astronomique à Toulouse, quelques initiatives avaient déjà été prises pour faire parler les cieux. En dehors des simples cadrans solaires ou des astrolabes portatifs, deux réalisations sont particulièrement spectaculaires. La plus ancienne, encore en place et que nous avions déjà présentée dans un précédent numéro d’Arcanes, est une carte du ciel dessinée au 13e siècle dans une galerie de la basilique Saint-Sernin.
La seconde était un astrolabe « catoptrico-gnomonique », maintenant disparu, réalisé par l’un des plus célèbres savants toulousains, le Père Emmanuel Maignan, dans le couvent des Minimes. Il aménagea aussi un autre exemplaire de cette céleste fantaisie au monastère de la Trinité des Monts lors de son séjour à Rome entre 1636 et 1650, où l’on peut encore l’admirer. Il écrivit même un ouvrage sur ce sujet, d’où est tirée l’illustration que nous présentons. Le principe était de capter un rayon de soleil à travers la fenêtre d’une galerie, et de le réfléchir sur les parois et la voûte où était dessiné un réseau complexe de lignes et de repères. Par l’interprétation de ces abaques, on pouvait déduire, entre autres, l’heure dans différentes parties du monde ou la saison de l’année. Décrite en 1638 par Léon Godefroy, cette œuvre perdue est très probablement la même que celle que l’astronome Antoine Darquier de Pellepoix disait avoir vue au monastère des Minimes en 1777 et qu’il dénomma « méridienne ».
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Il commence à se faire tard, et vous attendez avec impatience votre bus. À l’arrêt, il n’y a que vous, un banc métallique froid et la lumière blanche d’un candélabre. Février n’est pas tout à fait terminé que déjà les vitrines ont retiré les cœurs rouges et les derniers chocolats soldés de la Saint-Valentin. L’effervescence qui s’en émanait s’amoindrit : on peut le sentir dans l’air ce soir. On distingue au loin la lueur des lanternes rouges qui éclairent la nuit pour saluer la nouvelle année lunaire qui arrive au galop.
Vous décidez de lever les yeux au ciel, ciel bleu, presque profond. On distingue la Lune, fidèle à elle-même, qui flotte au-dessus des toits de tuiles toulousaines. Vous lui demandez comment voir les étoiles (et le Soleil ne le sait pas). Car le ciel n’est pas tout à fait noir. On distingue quelques étoiles qui arrivent à percer le halo de la pollution lumineuse. Parmi elles, vous suivez des yeux non pas l’étoile du Berger, mais une plus discrète, à la lueur timide, qui scintille comme si elle hésitait à rester. Elle vous rappelle qu’il suffit parfois de peu pour être un peu plus près des étoiles, même les pieds ancrés dans le bitume. Mais comment mieux voir les étoiles ? Vous revenez sur Terre, et toujours pas de bus.
Vous sortez alors votre téléphone, et parmi les premiers résultats : l’Observatoire de Jolimont. Vous vous imaginez à quelques arrêts d’ici, non pas pour aller siffler là-haut sur la colline, mais là où l’Observatoire scrute le ciel depuis près de deux siècles. Là où l’on ne se contente pas de rêver aux étoiles mais où on les mesure, patiemment, loin des néons. Sous la coupole, les étoiles brillent entre elles et ne parlent que de vous. Si seulement vous pouviez en savoir plus sur ce bâtiment ? Si seulement, il existait un site où vous pourriez consulter des informations patrimoniales et voir des photos d’archives ? Vous me voyez venir, avec UrbanHist il n’y a rien de confiden-ciel. Je ne vous avais pas dit que les Archives étaient magiciennes ?