ARCANES, la lettre

Sous les pavés


Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archive ou de ressources en ligne. Retrouvez ici une petite compilation des articles de la rubrique "Sous les pavés", dédiée à l'archéologie.

SOUS LES PAVÉS


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Décor du sarcophage découvert aux environs de Saint-Amans (Aude) en 1774, dessin Alexandre Dumège, gravure Jean-Joseph Jorand, 1832, extrait de l'Atlas de l'Archéologie Pyrénéenne.

Les pieds dans les rideaux


mai 2020
Les pieds les plus réputés de l'histoire de Toulouse sont assurément ceux de la Regina Pedauca, en français la reine aux pieds d'oie. Cette mythique et curieuse personnalité apparaît, dès 1478, sous la forme d'un toponyme dans le cadastre de la ville, puis sera citée par tous les historiens toulousains à partir du 16e siècle. Jean de Chabanel, dans son ouvrage sur Notre-Dame de la Daurade en 1621, avait même pensé avoir retrouvé ces fameux pieds, représentés sur un tombeau alors visible dans ce monastère. Cette figuration fut même officiellement expertisée sous le contrôle des Capitouls, et confirmée, en 1718.
Les archéologues contemporains en sont revenus. Plusieurs sarcophages de l'Antiquité tardive conservés à Toulouse montrent des « pieds d'oie » : l'un de ceux que l'on peut voir dans l'enfeu des Comtes à Saint-Sernin, celui qui était à la Daurade maintenant transféré au musée Saint-Raymond et un autre aussi conservé au musée, récupéré en 1956 dans un jardin du quartier Saint-Cyprien. Mais quand on observe attentivement le décor de ce dernier, dont nous donnons l'illustration ci-contre, on réalise que ces prétendus pieds palmés ne sont en fait que de simples représentations de rideaux drapés…
On pourrait croire que ce sarcophage de Saint-Cyprien a une origine locale. Il n'en est rien. L'archéologue Alexandre Dumège l'avait repéré en 1826 et noté que Jean-François de Montégut l'avait déjà présenté à l'Académie des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse dès 1774, dans un rapport manuscrit resté inédit. Ce dernier nous apprend que le sarcophage venait d'être découvert aux environs de Saint-Amans dans l'Aude. Un amateur d'antiquités l'aurait plus tard transporté à Toulouse.
Plan des enclos de fermes gauloises découverts sur le site de l'aérodrome Toulouse-Montaudran en 2013, Infographie N. Delsol et R. Dutech, Service archéologique de Toulouse Métropole.

De l’enclos à l’envol


avril 2020

L'une des recherches développées par les archéologues en Midi-Pyrénées, ces deux dernières décennies, est l'étude des fermes indigènes gauloises. Cela est dû à la découverte et à la fouille de plusieurs de ces structures dans le Tarn-et-Garonne (Réalville, Montalzat, Varen, Montbartier), le Tarn (Puylaurens, Castres) et la Haute-Garonne (Blagnac, Cornebarrieu, Martres-Tolosane). Plus que les bâtiments eux-mêmes de ces fermes, édifices en bois qui n'ont souvent laissé que de fugaces traces de trous de poteaux, ce sont surtout les vestiges des grands enclos quadrangulaires les entourant qui ont été conservés, d'autant mieux que leurs larges fossés avaient aussi servi de dépotoirs, notamment pour les immanquables amphores dont le contenu alcoolisé était si prisé des Gaulois.


Sur la commune de Toulouse, une fouille du Service archéologique de Toulouse Métropole, dirigée par Nicolas Delsol en 2013, a permis de retrouver non pas un mais, deux de ces enclos, très proches, dans le quartier de Montaudran. Après l'abandon de ces derniers et, semble-t-il, un laps de temps assez long, une piste d'aviation fut construite à cet endroit, qui fut le point de départ des premières liaisons aériennes entre la Gaule et l'Amérique du sud. En effet, c'était celle de la fameuse Aéropostale, dite C. G. A. (Compagnie Gauloise Aéropostale ?).

Extrait du plan d'arpentage du ramier de Virbes, plan aquarellé, auteur Deaddé, 1736, Mairie de Toulouse, Archives municipales, DD123/2.

Premier pont, dernière pile


mars 2020

Le plus ancien pont de Toulouse, connu dans les textes sous le nom de « Pont-Vieux », traversait la Garonne à une centaine de mètres en amont de l’actuel Pont-Neuf. Mentionné dès 1152 et réparé jusqu’en 1556, il n’apparaît plus sur les plans de la ville à partir du XVIIe siècle. En tout cas en entier, car les ruines de certaines de ses piles resteront visibles encore bien longtemps. La dernière, qui émergeait à une trentaine de mètres de la rive actuelle de la Prairie des Filtres, n’a été détruite qu’à la fin de l’année 1949. On l’appelait « Rocher de Callèbe », terme qui semble désigner le dispositif de bascule en bois qui y était anciennement implanté et que l’on peut voir, exceptionnellement, sur un plan d’arpentage de 1736 conservé aux archives municipales de Toulouse sous la cote DD123/2 (cette bascule apparaît aussi vers 1730 dans le Livre des vues et plans des villes de Bordeaux, Lanon, Toulouse, Montauban, du cour et des environs de la Garonne depuis Lormont au dessous de Bordeaux jusque au-dessus du Castel Leon dans la vallée Daran, par Jean Chaufourier et Hippolyte Matis, manuscrit rare passé récemment en salle des ventes). On y suspendait probablement la cage en fer, la « gabio », utilisée du XVIe au XVIIIe siècle pour le curieux supplice public qui consistait à plonger à plusieurs reprises dans le fleuve une personne condamnée. Ce pont se situait sur le trajet d’un aqueduc disparu qui traversait la Garonne au même endroit à l’époque romaine mais, contrairement à ce qui est souvent imprudemment avancé, rien n’indique, au vu des observations archéologiques les plus récentes, qu’il a réutilisé la structure de cet aqueduc, même en partie.

Extrait d'une photographie ancienne de la cour de l'hôtel Dumay, Mairie de Toulouse, Archives municipales, 51Fi2773.

« TEMPORE ET DILIGENTIA »


février 2020

« Par le temps et l'application ». Ainsi peut-on traduire cette devise placée au-dessus d'une porte de la cour de l'hôtel Dumay à Toulouse.

C'est du latin, donc c'est romain ?
Non. On a aussi gravé des inscriptions latines sur des bâtiments à l'époque moderne. 
Et la plaque décorative de marbre rouge incrustée dans la façade, quelques mètres au-dessus de cette même porte, c'est antique ?
Toujours pas. Les architectes toulousains de la Renaissance n'ont pas attendu que l'on découvre, par hasard, un morceau de marbre romain qui aurait la bonne couleur et la bonne taille. Ils sont allés se servir en matériau brut directement dans les carrières.
Mais quelques archéologues ont pu être dupes. En 1782, Jean-François de Montégut croyait que les deux plaques « SVSTINE » et « ABSTINE » décorant l'entrée de l'hôtel Molinier, rue de la Dalbade, provenaient d'un temple romain. Mais cette hypothèse a été rapidement écartée par Alexandre Dumège au 19e siècle. 
J.-F. de Montégut avait aussi conjecturé que les marbres colorés, ornant la cour du célèbre Hôtel de pierre (aussi rue de la Dalbade), dataient de l'Antiquité. Cette spéculation a eu plus de réussite, puisqu'elle est encore, de nos jours, imprudemment répétée et présentée comme une vérité. Certes, on avait cru pouvoir s'appuyer sur le fait, rapporté par Guillaume de Catel, que des blocs romains, découverts dans la Garonne à l'occasion de la rupture d'une chaussée (probablement en 1613), avaient servi à la construction de l'hôtel de pierre. Mais les marbres antiques que l'on retrouve sont généralement communs, de couleur blanche ou grise, et on a pu les employer de façon moins ostensible dans les maçonneries.
Alors, pas d'antiquités sur les façades des vieux hôtels toulousains ? Mais si. Observez ci-contre une photographie ancienne de la porte de l'hôtel Dumay évoquée plus haut. Vous y apercevrez (difficilement derrière les glycines), juste au-dessus du linteau portant l'inscription latine, une tête encastrée. Eh bien, c'est celle d'une véritable statue romaine ! Depuis, elle a été descellée et se trouve maintenant conservée dans les locaux de l'hôtel, devenu le musée du Vieux-Toulouse.

Marmite grise « toulousaine » de la fin du Moyen Âge trouvée dans la vallée de la Sausse, photographie Marc Comelongue, Service de l'inventaire patrimonial et de l'archéologie de Toulouse Métropole, 2020.

Gris pots, derniers symptômes


janvier 2020
Les céramiques anciennes sont souvent caractérisées par la couleur de leur pâte. Cette dernière est rouge ou blanche dans le cas d'une cuisson oxydante, ou grise pour une cuisson réductrice, c'est-à-dire sans oxygène, contrairement à la première. Or, la fin du Moyen Âge, a vu un abandon de la cuisson réductrice pour favoriser les poteries de teinte claire qui domineront à l'époque moderne.
Dans notre région, quelques potiers ont néanmoins résisté un temps à cette évolution et l'on retrouve encore au 14e siècle des productions "grises". Comme la "commingeoise", céramique d'aspect rugueux produite, on s'en douterait, dans le Comminges au sud de la Haute-Garonne, ou d'étonnantes marmites à anses coudées imitant un chaudron métallique en haute Ariège.
Toulouse a aussi eu sa poterie grise tardive, décorée de cordons ou de cannelures, mais surtout de bandes lissées donnant l'aspect d'un lustrage, certes incomplet, mais suffisamment décoratif. Son usage n'a pas été réservé aux contextes urbains et le service archéologique de Toulouse Métropole vient d'ailleurs de retrouver des marmites « toulousaines » de ce type, comme le montre le cliché ci-joint, sur un site rural de la vallée de la Sausse, à une quinzaine de kilomètres au nord-est de la ville rose.
Trompe d'appel figurant sur un sceau du XIIIe siècle, gravure de Louise-Magdeleine Horthemels publiée en 1745 dans le cinquième tome de l'Histoire générale de Languedoc.

Là las la, l'hallali


décembre 2019

Là, au fond d'un silo du Moyen Âge fouillé à Saint-Jory durant l'été 2017, le service archéologique de Toulouse Métropole découvre un fragment de tube en céramique grise de quelques centimètres de diamètre.
Las d'essayer de deviner la fonction de ce curieux tuyau (canalisation ? tuyère de four ?), l'on remarque qu'il est légèrement incurvé sur sa longueur et qu'il ne peut finalement s'agir que d'un instrument de musique.
La, ou do, ou ré, ou mi, c'est bien une note de musique, et non de l'eau ou de la fumée, qui sortait de cette trompe d'appel, appelée aussi corne ou cor. Mais à quelle occasion ?
L'hallali, bien souvent, car c'est à la chasse que l'on utilisait couramment cet ustensile. À moins que ce soit pour la garde des troupeaux, ou des châteaux.

Au musée Paul-Dupuy de Toulouse, vous pouvez admirer la version de luxe d'une trompe, c'est-à-dire un olifant fabriqué dans une matière beaucoup plus précieuse, l'ivoire.

Semelle de fondation des arc-boutants du chevet de la cathédrale de Toulouse, Août 2015, Photographie numérique, Nicolas Delsol, service archéologique de Toulouse Métropole

Je m’applique quand j’arc-boute


novembre 2019
Les cathédrales ont un statut particulier. Propriétés de l'État, surveillées par le service des Monuments historiques, étudiées par les historiens et les archéologues du bâti, elles sembleraient n'avoir plus rien à nous apprendre. On n'est pourtant pas à l'abri d'une surprise. Notamment lorsque le service archéologique de Toulouse Métropole a effectué des sondages au pied du chevet de la cathédrale Saint-Étienne, en août 2015. Est alors apparue une énorme structure maçonnée en briques, montrant un parement externe très soigné. Le premier réflexe fut d'évoquer les murs d'un bâtiment disparu, antérieur à l'église actuelle et enfoui par les siècles. Mais il fallut se rendre à l'évidence : il s'agissait là d'une semelle de fondation sur laquelle s'appuient les piliers des arc-boutants qui soutiennent la cathédrale. Elle était destinée à rester enterrée et invisible, mais les bâtisseurs avaient néanmoins pris la peine d'en parfaire l'aspect, autant que pour une maçonnerie extérieure. Son utilité est d'unir tous les arc-boutants par leur base pour empêcher que l'un d'entre eux bouge indépendamment des autres, ce qui entraînerait immanquablement un désordre dans les superstructures. Y avait-il danger ? Probablement. La cathédrale repose apparemment sur une couche de remblais peu stable. En 1914, lors de travaux de fondation sur le côté nord de l'édifice, il fallut creuser sur plus de six mètres de profondeur avant de trouver un sol géologique ferme.
Épandage de fragments d'amphores dans le quartier Saint-Roch à Toulouse, janvier 2018, photographie Maïténa Sohn, Service de l'Inventaire patrimonial et de l'Archéologie de Toulouse Métropole

Trop - Tri - Trou


octobre 2019
Les archéologues ont l'habitude de trier. Sur le terrain, on passe quelquefois les sédiments au tamis pour récupérer les artefacts les plus petits, comme les éclats de silex sur les sites préhistoriques. Un tri peut être aussi effectué plus tard, en laboratoire. Ce sera le cas pour des prélèvements recueillis par le service archéologique de Toulouse Métropole dans des silos médiévaux actuellement en cours de fouille. On y recherchera des restes de végétaux (charbons, graines ou pollens). 
L'écrémage peut parfois porter sur des objets plus grands. Le quartier Saint-Roch à Toulouse a connu une importante occupation à la fin de l'âge du Fer. Et l'une des occupations favorites de ces chers Gaulois était d'importer des amphores (par milliers), de les vider de leur contenu (essentiellement du vin), puis de les casser sur place (a priori, elles n'étaient pas consignées), créant ainsi d'immenses épandages de tessons dans tout ce secteur.
Lors de fouilles à la caserne Niel en 2009-2011, ce sont près de 900 000 fragments d'amphores qui ont été retrouvés pour un poids approchant les 98 tonnes. Chacun d'eux a bien sûr été comptabilisé et étudié. Mais était-il utile de tous les conserver dans une réserve muséographique, emballés et étiquetés individuellement, alors que les amphores sont des productions de masse standardisées ? La réponse fut négative. Après avoir trié et gardé les éléments les plus distinctifs (bords de lèvre, parties estampillées), les morceaux les plus communs ont été rassemblés (plus de 700 000) et « réinhumés » dans un même trou sur le site de leur découverte. Ainsi a été créée dans la banlieue toulousaine une réserve dans laquelle l'on pourra venir puiser si l'humanité se trouve un jour à court de matériel amphorique…
Sceau en plomb au nom du pape Honorius retrouvé à Toulouse, rue des Couteliers, en 1984. Infographie Marc Comelongue, service de l'Inventaire patrimonial et de l'archéologie de Toulouse Métropole.

So archéo


septembre 2019
Au Moyen Âge, les documents écrits étaient souvent authentifiés par des sceaux. Mais il est improbable d'en retrouver lors d'une fouille archéologique. La cire qui les constituait, pas plus que les parchemins auxquels ils étaient appendus, ne résiste à un séjour sous terre. Il existe cependant une exception : les sceaux des papes, qui sont beaucoup plus résistants car réalisés en plomb.
A Toulouse, lors d'une intervention dans la rue des Couteliers en 1984, l'archéologue Georges Baccrabère a exploré quelques fosses-dépotoirs contenant de nombreux artefacts. Parmi ceux-ci, il trouva un sceau en plomb au nom d'un pape Honorius. Mais lequel ? Son « numéro » n'étant plus lisible à cause d'une cassure, on a malgré tout supposé qu'il s'agit du quatrième de ce nom (1285-1287), d'après son style. Rappelons d'ailleurs que G. Baccrabère était abbé. Cela lui donnait-il une sensibilité particulière pour découvrir un objet émanant de la papauté ?
On a aussi utilisé, aux époques moderne et contemporaine, des sceaux en plomb pour sceller des sacs de marchandise après leur contrôle ou l'acquittement d'une taxe. En 1993, à l'occasion de travaux sur la route reliant Foix à la Bastide-de-Sérou dans l'Ariège, une grotte, dite d'Esquiranes, fut sondée. On y retrouva l'un de ces plombs. Sur une face, une aigle impériale indiquait son utilisation à l'époque napoléonienne. Sur l'autre, on pouvait lire le nom de la ville où l'on avait effectué la vérification du sac : Toulouse. Ensuite, on peut se douter que cette petite cavité n'était pas la destination prévue du colis, et suspecter un probable détournement vers cette cachette.
Plan de la Ville de Toulouse et de ses environs levé l'an MDCCL par Joseph-Marie de Saget, Ville de Toulouse, Archives municipales, II 737 (extrait).

Une tuerie…


juillet 2019
Quels sont les endroits qui ont vu couler le plus de sang dans l'histoire de Toulouse ? Les lieux de combat : siège de 1218 où Simon de Montfort trouva la mort, conflit de 1562 entre protestants et catholiques, bataille de 1814 entre armée impériale et coalisés anglo-hispaniques ? Ou bien les lieux d'exécution comme la place Saint-Georges ? Si l'on cesse tout anthropocentrisme, on prendra conscience que ce sont les abattoirs. Les plus connus des Toulousains sont ceux construits vers 1825, aujourd'hui transformés en musée d'art moderne et contemporain. Auparavant, on voyait au milieu de l'actuel port Viguerie, en bord de Garonne près de l'Hôtel-Dieu Saint-Jacques, un bâtiment que le cadastre révolutionnaire de Grandvoinet appelle « affachoir », terme ancien équivalent à abattoir des bœufs. Et le plan de Joseph-Marie de Saget de 1750, que nous présentons ici, le montre, sous le nom de « tueries », dans un environnement différent, car le port en hémicycle n'était pas encore construit. En 2015, le Service archéologique de Toulouse Métropole effectua un diagnostic en ce lieu sous la direction de Vincent Buccio. Mais le hasard de l'implantation des sondages exploratoires fit que l'on ne retrouva pas de vestiges de l'abattoir des bœufs, mais ceux du cimetière de l'hôpital et d'une maison qui le jouxtaient directement au XVIIIe siècle. A noter que vous trouverez un dossier documentaire sur les affachoirs toulousains dans la rubrique « Dans les bas-fonds » des Archives municipales (n° 22 d'octobre 2017).
Boulets de la bataille de Toulouse de 1814 autrefois conservés au musée Saint-Raymond, Ville de Toulouse, Archives municipales, 2Fi3979 (extrait).

Objets archéologiques (anciennement) en vol


juin 2019
L'une des branches de l'archéologie qui se développe le plus ces dernières années est celle qui concerne les conflits contemporains. Et parmi les vestiges archéologiques les plus emblématiques de cette thématique, on trouve tout ce qui a pu décrire une trajectoire aérienne dans le but d'aller écharper la partie adverse : les projectiles (balle, boulet, bombe, missile...), voire les avions qui ont pu les transporter.
La première bataille contemporaine à Toulouse fut celle du 10 avril 1814 contre les troupes anglo-hispaniques de Wellington. C'est ainsi qu'on retrouve quelquefois des boulets comme ceux que l'on aperçoit sur la photographie que nous présentons, autrefois conservés au musée Saint-Raymond. L'un d'eux avait été découvert en 1892 au chemin de la Juncasse, l'actuelle avenue de la Colonne.
Lors du dernier conflit mondial, ce furent surtout quelques rares bombardements aériens en 1944 qui ont marqué notre ville. Les archives municipales conservent d'ailleurs des clichés très impressionnants, pris dans l'action (31Fi2 et 31Fi4). Quelquefois l'avion était abattu et prenait alors la même trajectoire que les bombes qu'il était venu larguer… C'est ainsi qu'en 2011, on retrouvait sous l'avenue Saint-Exupéry le moteur d'un bombardier anglais Avro Lancaster, descendu dans la nuit du 5 au 6 avril 1944 alors qu'il attaquait la piste d'aviation de Montaudran.
Pont de Bois, dit pont de Pigasse. Plan de construction dressé par l'architecte Souffron, 1612, Ville de Toulouse, Archives municipales, DD213/1 (détail).

Un pont de bois taillé à la pigasse


mai 2019
Les Toulousains savent que le Pont de Tounis, reliant à la ville l'ex-île du même nom en enjambant la "Garonnette", ancien bras maintenant asséché de la Garonne, est le plus ancien encore conservé à Toulouse. Sa structure date des années 1510. Or, il a existé un autre pont traversant cette "petite Garonne" plus en aval, à l'endroit où celle-ci débouche dans la Garonne sous le quai de Tounis. Construit en 1612 (ou peut-être reconstruit, car il semble déjà représenté sur la vue de Toulouse qui orne la "Mécométrie de Leymant" de Guillaume de Nautonier publiée en 1603), il reprenait le tracé d'un ancien pont médiéval connu sous le nom de Pont-Vieux. Cette structure nouvelle fut dénommée Pont de la Halle (la Halle aux poissons était toute proche) ou plus simplement Pont de Bois. En effet, comme nous pouvons le voir sur le plan ci-joint, son armature était en charpente, à part un pilier maçonné du pont précédent qui, pendant un temps, fut aussi utilisé pour le soutenir. Plusieurs fois réparé, voire entièrement refait, il fut définitivement démoli en 1767. À cette époque, il s'appelait Pont de Pigasse. En occitan, une "pigasse" désigne une hache, outil tout indiqué pour construire une structure en bois, mais on s'explique mal ce changement de nom assez mystérieux. Il faut noter qu'on construisit encore au même endroit, en 1829-1830, un pont, cette fois-ci suspendu mais éphémère, car détruit vers 1854 pour faire place à un nouveau quai.
Astrolabes du Musée de Toulouse, anonyme, publié dans le Bulletin Municipal de la Ville de Toulouse d'octobre 1939. Ville de Toulouse, Archives municipales, PO1/1939/10, p. 605 (extrait).

Vieux cieux


avril 2019
Au Moyen Âge, on se servait d'un astrolabe pour calculer la position des astres dans le ciel, et le musée Paul-Dupuy de Toulouse a la chance d'en posséder un de cette époque. Les textes en langue arabe qui y sont gravés nous apprennent qu'il a été fabriqué au Maroc par Abu Bekr ibn Yusuf, l'an 613 de l'hégire, c'est-à-dire en 1216-1217 de l'ère chrétienne. L'état parfait de cet instrument en cuivre indique qu'il n'a certainement pas été retrouvé lors d'une fouille archéologique, mais qu'il est passé de main en main, d'astronomes ou d'astrologues, au fil des siècles. Son plus ancien propriétaire connu est l'abbé Vidalat Tornier, qui habitait à Mirepoix, dans l'Ariège. En 1834, il donna cet astrolabe à la Société archéologique du Midi de la France, qui elle-même le vendit au musée de Toulouse en 1893. Comme Vidalat Tornier connaissait bien l'astronome Jacques Vidal, lui aussi originaire de Mirepoix, où il décéda en 1819, certains ont avancé que l'instrument aurait appartenu auparavant à ce dernier (alors que Vidalat Tornier ne le dit jamais dans ses échanges avec la Société archéologique). Hypothèse qui devint vérité à force d'être répétée. Tout comme la supposition qu'il avait appartenu plus tôt aux dominicains de Toulouse…
Sur la photographie que nous présentons, publiée en 1939, l'astrolabe médiéval est en haut à droite. L'autre astrolabe, beaucoup plus grand, qui se trouve à gauche, est plus récent (1579) mais a le même pedigree : propriété de l'abbé Vidalat Tornier, don à la Société archéologique du Midi, puis vente au musée de Toulouse. Il paraît aussi qu'il aurait appartenu à l'astronome Vidal. Il paraît… En revanche, il fut bien la propriété du couvent des dominicains de Toulouse. Leur marque de propriété est bien gravée dessus.
Chantier archéologique de l'« âge des TUC », Fouille du parking Saint-Étienne en 1986 à Toulouse, Emile Godefroy, Ville de Toulouse, Archives municipales, 2Fi1903

L’archéologie forme la jeunesse...


mars 2019
Qu'est-ce qui a marqué (vu de notre rubrique) la science française à la fin du XXe siècle ? Nous dirons le développement de l'archéologie préventive, qui a su intégrer l'étude préalable des vestiges anciens dans les projets d'aménagement. Concrétisé par une loi de 2001, ce concept est réputé né en France dès 1982 à l'occasion des fouilles du Grand Louvre à Paris. Et qu'est-ce qui a marqué la société à la même époque ? On pourrait dire, entre autres, la progression du chômage dans la jeunesse que les multiples dispositifs « emplois-jeunes » mis en place depuis 1977 (CES, CIP, CPE, CUI…) ont essayé de ralentir. 
À Toulouse, ces deux évolutions se sont croisées en 1986-1987 lors des recherches faites à l'emplacement du futur parking Saint-Étienne, première fouille préventive d'envergure effectuée dans notre ville. Nous étions alors à l'« âge des TUC », travaux d'utilité collective. En effet, pour épauler les quelques archéologues professionnels présents sur ce chantier, une dizaine de jeunes « TUCistes » avaient été engagés en renfort à cette occasion. Que sont-ils devenus ?
Ancienne tour de la fondaison du suif, Cadastre Grandvoinet, 1788-1821, Ville de Toulouse, Archives municipales, 1G18/29 (extrait).

Mort de suif


février 2019
Jusqu'au XVIIIe siècle, l'éclairage était souvent assuré par des chandelles, mèches entourées de suif provenant de graisses animales. Or, sa fabrication provoquait non seulement de mauvaises odeurs, mais aussi de sérieux risques d'incendie. C'est pourquoi on avait essayé, à Toulouse, aux XVIIe et XVIIIe siècles, de confiner cette activité dans un bâtiment un peu à l'écart des habitations, en l'occurrence l'une des tours des fortifications séparée de la ville par un boulevard intérieur appelé les « escoussières ». Cette « tour de la fondaison du suif », démolie vers 1818, est encore visible sur le cadastre révolutionnaire dit Grandvoinet (voir illustration) et se situait au milieu de l'actuelle rue du Rempart Saint-Étienne. Sa structure polygonale était d'origine gallo-romaine, comme l'a confirmé une fouille effectuée en 1963 par l'abbé Baccrabère.
Le risque d'incendie était bien réel. En 1779, de la matière graisseuse, récupérée sur des peaux traitées par un artisan et mise à bouillir sans surveillance dans un chaudron, provoqua la destruction de plusieurs maisons de la rue des Blanchers. Étonnamment, le sieur Descars, seule victime de ce sinistre, n'a pas péri directement par le feu. N'arrivant pas à retrouver l'argent caché dans sa maison en proie aux flammes, il fut foudroyé, désespéré, par une attaque. Sa femme était passée avant lui et avait déjà mis le magot à l'abri… mais il l'ignorait.
Jeton de compte imitant un agnel d'or des XIVe-XVe siècles découvert à Balma, infographie Marc Comelongue, Service de l'Inventaire patrimonial et de l'Archéologie de Toulouse Métropole.

Un mouton, deux moutons, trois moutons…


janvier 2019
Si les archéologues sont généralement familiers avec la notion de comptoir, c'est surtout en dehors des heures de boulot… Ils en trouvent rarement au fond de leurs sondages. Revenons donc à la définition de comptoir. Qu'y fait-on ? On y compte. Au Moyen Âge, on utilisait des jetons pour cela, qui imitaient souvent des monnaies officielles. Mais ils étaient beaucoup plus fins et légers, et ne contenaient que peu de métal noble, généralement du cuivre pour former un alliage de type laiton. Un de ces jetons a été retrouvé récemment sur le site de l'ancien château de Balma, lors d'un diagnostic du Service archéologique de Toulouse Métropole, dirigé par Guillaume Verrier. Dans l'image qui accompagne ce texte, vous pourrez apprécier l'une des caractéristiques des jetons découverts en fouille : à cause de leur constitution, ils sont souvent en très mauvais état. Celui de Balma est une imitation de l'agnel d'or, monnaie frappée en France aux XIVe et XVe siècles. Ce nom vient de l'agneau pascal gravé sur l'une des faces : tourné vers la gauche, il relève la tête en arrière vers une croix ornée d'un étendard plantée derrière son dos. Difficile d'apprécier cette scène sur un jeton abîmé, mais pourtant l'agneau est presque toujours discernable car son corps est figuré par des globules imitant les boucles d'une toison. Ensuite, on peut s'interroger s'il était pertinent d'utiliser des représentations de moutons pour compter…
Orifices de pots acoustiques visibles, au-dessus de l'orgue, dans la voûte de l'église de la Dalbade à Toulouse, 2018, photographie Marc Comelongue, Atelier du Patrimoine et du Renouvellement urbain.

Paléo-écho


décembre 2018
Les archéologues du futur trouveront peut-être, à l'emplacement d'un studio d'enregistrement de la banlieue toulousaine, les vestiges d'un microphone ou, mieux encore, d'une bande magnétique où quelques particules encore aimantées permettront, par exemple, de découvrir la voix lancinante d'une chanteuse de doom métal du début du XXIe siècle. Qu'en concluront-ils ? Que nous étions tous occultistes ? Ou que la jeunesse d'alors était bien désespérée ?
Les archéologues d'aujourd'hui retrouvent quelquefois des artefacts ayant trait à la musique. Cela va de modestes trompes d'appel médiévales en céramique à la magnifique coupe romaine en verre représentant des lyres retrouvées lors de la fouille de la station de métro François-Verdier à Toulouse en 2002-2003. Mais des vestiges liés à la voix ? Eh bien, il en existe : ce sont les pots acoustiques. Ces poteries ventrues, mais à ouverture étroite, sont méconnues car elles sont quasi-invisibles, prises dans la maçonnerie des voûtes des églises médiévales. Elles y agissent comme des petites caisses de résonance qui amplifient le son. À Toulouse, en levant les yeux et en regardant bien attentivement (car leur orifice est vraiment petit), vous pourrez en découvrir dans la cathédrale Saint-Étienne ou dans les églises des Jacobins, du Taur ou de la Dalbade. Dans cette dernière, elles ne sont d'ailleurs présentes que sur une partie de la voûte, car cette dernière a été en partie détruite puis reconstruite, mais cette fois-ci sans pots à écho, à la suite de l'effondrement du clocher en 1926. Cela fait donc de la Dalbade, à l'instar de certaines guitares, une église semi-acoustique…
Plaque commémorative datée de 1712 encore en place au moment de la démolition du moulin du Château narbonnais, cliché direction des Travaux publics, 5 mai 1942, Ville de Toulouse, Archives municipales, 1Fi938

Pain de Garonne


octobre 2018

Pour avoir du pain, il faut de la farine. Pour avoir de la farine, il faut du blé. Mais surtout il faut pouvoir le moudre. À Toulouse, cette tâche fut essentiellement assurée pendant des siècles par deux grands moulins à eau installés sur la Garonne, celui du Château narbonnais au sud de la ville et celui du Bazacle au nord. Mais les inondations du fleuve provoquaient souvent des dégâts durables et ces deux usines pouvaient alors être indisponibles au même moment. C'est ce qui arriva par exemple en 1712, poussant la ville au bord de la disette. En effet, il existait peu de solutions de remplacement. Les quelques moulins à eau installés sur la rivière de l'Hers, à l'est de Toulouse, ou sur le canal du Midi, ne suffisaient pas à compenser la production. De plus, il y avait étonnamment peu de moulins à vent autour de la ville, pourtant pays de vent d'autan. Les plus proches étaient les moulins jumeaux disparus de Pouvourville que je vous invite à découvrir dans l'arrière-plan d'un tableau exposé au musée du Vieux-Toulouse.

La sensibilité des Toulousains à ce type d'événement les avait incités à installer un espace « commémoratif » sur la façade du moulin du Château narbonnais. On pouvait y voir, jusqu'à sa démolition en 1942, des petites plaques indiquant la hauteur atteinte par la Garonne lors de ses débordements les plus importants ainsi que trois longs textes gravés, récupérés sur des bâtiments antérieurs, rappelant des épisodes de destruction-reconstruction en 1680, 1714 ou 1712, comme nous l'avons évoqué. L'une d'elle est conservée au musée des Augustins de Toulouse mais les autres semblent avoir disparu. Heureusement, les Archives municipales en conservent plusieurs photographies.

Voûtes de l'église de Saint-Etienne à Toulouse en 1833. Adrien Dauzats (dessinateur) et Godefroy Engelmann (lithographe) - Ville de Toulouse, Archives municipales, 38Fi10/3 (détail).

L’archéologie, c’est extra[do]


septembre 2018

Pour ce numéro d'Arcanes, il fallait donc dénicher du [do] dans l'archéologie toulousaine… En passant devant la cathédrale Saint-Étienne, nous avons pensé que seule une intervention divine pourrait résoudre cette question. Une fois franchi le portail, nous avons levé les yeux au ciel avant d'esquisser une prière et… la solution était là. Et même deux solutions, puisque la voûte d'une église possède un intra[dos] et un extra[dos]. Les archéologues s'intéressent surtout aux intrados, parties les plus visibles et souvent agrémentées de décors propices aux commentaires. Bizarrement, à Saint-Étienne, l'info est sur l'extrados.

En effet, un article paru dans le journal La France Méridionale en novembre 1844 nous apprend que des ouvriers travaillant dans les combles de l'église, au-dessus des voûtes, venaient d'y découvrir des vestiges de squelettes d'enfants morts à la naissance.
Ainsi, à une époque reculée, avait-on solutionné le délicat problème de l'enterrement des enfants décédés avant d'être baptisés et qui ne pouvaient pas être ensevelis, d'après le dogme, dans un cimetière sanctifié. La voûte d'une église comme dernière demeure avait alors paru une solution préférable, plus « sainte » qu'une terre non bénite.