ARCANES, la lettre

Sous les pavés


Chaque mois, l'équipe des Archives s'exerce à traiter un sujet à partir de documents d'archive ou de ressources en ligne. Retrouvez ici une petite compilation des articles de la rubrique "Sous les pavés", dédiée à l'archéologie.

SOUS LES PAVÉS


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Récipient, antique et énigmatique, découvert rue Tripière à Toulouse en 2023, photographie Marc Comelongue, Direction du Patrimoine de Toulouse Métropole.

Lanterne en suspens


janvier 2026

Lors d’une intervention archéologique réalisée à Toulouse en 2023, au n°10 de la rue Tripière, un étrange artefact a été découvert dans une couche datée du 4e siècle de notre ère par une monnaie. Comme vous pouvez le voir sur notre illustration, il s’agit d’un récipient globulaire en céramique grise, percé d’une ouverture circulaire à bord plat. Un peu perplexes quant à sa fonction, et après avoir écarté l‘hypothèse que ce soit le Saint Graal, on a fini par suggérer que cela pouvait ressembler au réservoir d’une lampe. Sauf que les lampes à huile romaines sont généralement plus petites et pourvues d’un bec, d’un pied et d’un tenon de préhension. 

Pour notre objet, la mèche allumée, en l’absence de bec, peut reposer sur le large rebord. Et sans pied, on pourrait imaginer que l’on pouvait le pendre. En effet, on connaît de nombreux exemples de lampes suspendues dans l’Antiquité et au Moyen Âge, souvent en métal ou en verre d’ailleurs. Deux chaînettes entrecroisées, ou soutenant un cerclage, pourraient avoir maintenu notre réservoir en l’air. Néanmoins, en attendant de trouver un exemplaire identique dans la littérature archéologique, nous laisserons notre hypothèse de lanterne suspendue un peu en suspens. 

Statue d’Henri IV dans la cour du Capitole, 30 octobre 2024, photographie Marc Comelongue, Direction du Patrimoine de Toulouse Métropole.

Fausse barbe


décembre 2025
Quand on admire la statue du roi Henri IV qui orne la cour centrale du Capitole, l’hôtel de ville toulousain, on peut s’interroger sur sa présence. Installée là en 1607, elle aurait dû être détruite à la Révolution, comme toutes les autres effigies royales. D’autant plus que les historiens nous apprennent qu’elle a bien disparu à cette époque pour être remplacée par une sculpture représentant la Liberté.
Disparue certes, mais pas détruite. Reléguée on ne sait où, on décida de la remettre à sa place en 1808. On n’avait donc pas osé se débarrasser définitivement du « Bon Roi Henri ».
Pas détruite certes, mais peut-être pas si bien conservée que ça. En effet, avant de pouvoir l’exposer à nouveau, la municipalité fut obligée de faire appel à un sculpteur de renom, François Lucas, pour la restaurer.
Pourquoi ? Pour masquer quelques ébréchures occasionnées accidentellement lors de sa dépose ? Ou pour réparer des dégâts beaucoup plus importants, peut-être volontaires d’ailleurs, comme une mutilation de la face ? Cette question s’est posée en 1926 quand on a eu l’idée, un peu risquée, de faire nettoyer la statue par les pompiers à grand coup de jets d’eau. L’opération s’arrêta immédiatement car la figure du roi, dit-on, commença à fondre ! Les journaux rapportèrent alors que cette tête n’était pas l’originale, mais une copie en plâtre.
Nous avons eu l’occasion d’approcher cette statue récemment comme le montre la photographie que nous présentons. Pas vraiment de visage fondu, mais néanmoins un bout de nez disparu. Peut-être le stigmate de la douche de 1926 ? Une étude technique de ce monument qui permettrait de démêler l’authentique du rafistolage, et enfin élucider cette rumeur de fausse barbe, serait assurément passionnante.
Fragment de pot de chambre en faïence découvert en 1998 à l’hôtel Saint-Jean de Toulouse, photographie Marc Comelongue, Direction du Patrimoine de Toulouse Métropole.

Mort en selles


novembre 2025

Les archéologues découvrent parfois les vestiges d’une cave plus petite que d’habitude. Puis on s’aperçoit qu’elle est remplie d’un sédiment plus fin que d’habitude. On réalise alors qu’il s’agit d’une fosse de latrines et que sa fouille, à moins d’être spécialiste des parasites intestinaux, va être quelque peu fastidieuse. Heureusement, on y déniche parfois quelques objets. En général des monnaies qui, à force de baisser son pantalon, ont fini par glisser de sa poche et tomber dans le trou. En dehors de ces structures particulières, on retrouve aussi souvent, dans des milieux du 18e siècle ou postérieurs, des latrines portatives, c’est-à-dire des pots de chambre. Le fragment qui illustre cette note a été recueilli lors d’une intervention menée dans l’hôtel Saint-Jean de Toulouse en 1998. Il se caractérise par une base très large pour limiter le risque de renversement. Et il s’agit d’une faïence stannifère, c’est-à-dire d’une poterie recouverte d’un vernis opaque à base d’étain offrant de nombreux avantages : épais, il empêchait la pâte de s’imprégner de mauvaises odeurs ; clair, il permettait de cartographier aisément les zones bombardées ; lisse, il assurait un nettoyage aisé. 

Si l’on s’intéresse plus au geste qu’à ses conséquences, certaines sculptures ou peintures montrent, dès le Moyen Âge, des personnages cul nu. Pourtant il est souvent difficile de savoir s’il s’agit d’une simple posture de provocation, d’un dégagement gazeux en cours ou d’une livraison imminente d’un colis. Mais une découverte exceptionnelle attend les archéologues de notre région : celle du squelette d’un individu « mort en selles », pour ainsi dire. Un registre conservé dans nos archives municipales, contient une chronique de faits mémorables advenus aux 16e et 17e siècles. On y apprend qu’en 1597, un soldat participant au pillage d’une église en Espagne s’accroupit et fit ses besoins sur une image de la Vierge qu’il avait jetée à terre1. Mais il ne put jamais se relever, instantanément et définitivement figé dans cette position délicate par la vengeance divine. Il réussit néanmoins à revenir, sûrement très péniblement, en France mais décéda peu après, probablement de honte.

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1- Livre des criées de Mathieu Micheau, BB 153, f° 82-82v.

Blasons capitulaires de 1600-1601 sur l’ancienne école de médecine démolie en 1898, photographie Jules Chalande, Mairie de Toulouse, Archives municipales, 2R40.

Premiers zéros


octobre 2025
Introduits en Occident dès l’époque médiévale, les chiffres dits arabes (en fait inventés en Inde) s’y diffuseront ensuite par le biais de l’imprimerie, ou des décorations monumentales comme celle représentée sur notre illustration. On y voit les blasons des Capitouls toulousains de l’exercice 1600-1601, millésimes que l’on retrouve gravés de part et d’autre de cette sculpture. Elle commémorait la date de reconstruction de l’ancienne école de médecine, et cette photographie, prise par l’historien Jules Chalande, la montre encore en place sur ce bâtiment disparu qui se trouvait dans la rue des Lois, avant d’être démoli en 1898. Ces armoiries furent heureusement récupérées et, après un bref passage dans une collection privée, remontées dans les locaux de la faculté de médecine des allées Jules-Guesde. Inconnus des chiffres romains et nouveauté de la numérotation arabe, on peut donc y voir de nos jours, peut-être pas les premiers zéros jamais inscrits sur un monument toulousain, mais probablement les plus anciens encore conservés.
En M, un bouche-troubles alias l’ancienne porte murée de Villeneuve, Plan de la ville de Toulouse dédié et présenté à Monsieur Frère du Roi le 21 juin 1777, Joseph Marie de Saget dessinateur et Pierre Gabriel Berthault graveur, Mairie de Toulouse, Archives municipales, II686 (extrait).

Bouche-troubles


septembre 2025
Les troubles, c’est le sujet de l’un des premiers livres imprimés à Toulouse : Histoire de M. G. Bosquet sur les troubles advenus en la ville de Tolose l’an 1562 . Cette année-là, pendant quelques jours du mois de mai, huguenots et catholiques s’affrontèrent au prix de plusieurs centaines de morts. Apparemment, ce furent les protestants qui lancèrent les hostilités, lassés d’être constamment brimés dans l’exercice de leur nouvelle religion. Et ce sont eux qui perdirent finalement la partie. Le 17 mai, ils furent tous expulsés par l’une des sorties orientales de la ville, la porte de Villeneuve, qui fut aussitôt murée. Toulouse venait ainsi d’inventer le concept de bouche-troubles. Pour quelle raison ? Probablement symbolique, mais aussi hygiénique, puisque les Annales de la ville indiquèrent que la porte était dorénavant « contamynée ». Avant d’être finalement démolie vers 1780, elle fut aussi surnommée « porte du Ministre », en référence aux pasteurs protestants, ou « de Notre-Dame » car une statue de la Vierge y avait été installée, probablement en guise de décontaminant. Les plans anciens, tels que celui que nous présentons, permettent de la localiser à l’emplacement de la cour de l’actuel hôtel Capoul, au n°13 de la place du Président-Thomas-Woodrow-Wilson.