L'image du moi(s)


Chaque mois, petit billet d'humeur et d'humour à partir d'images conservées aux Archives. Forcément décalé !

Image du moi(s) - année 2018


Bateau à vapeur et roues à aube faisant la liaison avec Bordeaux au départ de Royan, années 1900, négatif N&B, 9 x 12 cm. Ville de Toulouse, Archives municipales, 42Fi216.

août 2018


Cap août

Quand la chaleur te met knock-out. Quand le mercure monte et que toi tu t'effondres. Quand les degrés Fahrenheit te font suer toute la night. Quand le soleil te tape sur le crâne à coup de poêle à frire. Une seule destination s'impose : la mer. Je ne parle pas ici de barbotages ensablés le long des plages, mais bien d'une virée au grand large. Et pour ce faire, quoi de mieux qu'un joli bateau ?
Encore faut-il avoir le pied marin, et moi j'ai plutôt le pied terrien. Pourtant ce n'est pas faute d'avoir rêvé, étant enfant, à la lecture de récits d'explorateurs, flibustiers et autres sillonneurs d'océans. Hélas ! Une fois à bord d'une embarcation, quel que soit son type, la seule chose à laquelle je puisse rêver c'est de redescendre sur le plancher des vaches aussi vite que possible.
Il faut dire que les marins ne font rien pour te mettre à l'aise. Je dirais même plus, ils sont un peu snobs. Et vas-y que je suis le seul maître à bord, que je cause pas comme tout le monde. Monsieur ne peut pas dire gauche ou droite, il faut qu'il jargonne à bâbord et tribord. Alors c'est sûr, le foc d'artimon, la gambe de hune, le perroquet de fougue, ça parle à personne, et c'est fait exprès. Il y aurait moyen d'être moins ésotérique, mais les matelots, plutôt que de hisser les voiles, ils préfèrent les drisser, c'est plus stylé. Des snobs je vous dis.

 

Course en sac au Cours Dillon, 14 juillet 1965, négatif N&B, 6 x 6 cm. André Cros - Ville de Toulouse, Archives municipales, 53Fi3206.

juillet 2018


Faîte national

Ils sont légions les pays qui célèbrent leur fête nationale au mois de juillet. Pour mémoire, citons la Belgique, l'Argentine, le Pérou, la Colombie, le Canada, les États-Unis, etc. Parmi eux, un seul n'est pas ridicule : la France. Prenez par exemple les Canadiens : ils ont choisi comme emblème une feuille d'arbre, c'est nul. Ils auraient dû prendre un truc qui fait peur. Du style un loup ou un aigle. Mais une feuille d'érable, ça fait peur à qui ? Aux papillons ?
Comme vous avez pu le remarquer, c'est donc au mois de juillet que culmine, en France, l'exaltation patriotique à coup de défilés, de feux d'artifice, de bals populaires et d'allocution présidentielle. Tout cela est bien sympathique, mais au fond bien inutile, car chaque Français est persuadé, en son for intérieur, que sa patrie est la plus belle du monde et que les autres n'ont qu'à bien se tenir. Et comment lui donner tort ?
Peut-être en regardant cette course en sac immortalisée par André Cros à l'occasion du 14 juillet 1965 à Toulouse. La scène a effectivement quelque chose de grotesque qui ne cadre pas avec l'élégance et la distinction naturelle du Gaulois. A mon avis, ces enfants doivent provenir de contrées limitrophes, et notre pays a dû leur permettre généreusement de réaliser, l'espace d'un été, le rêve d'être français.

La famille Pauilhac sur la presqu'île du Cap Ferret, 1890-1912, positif N&B, 8,5 x 10 cm. Ville de Toulouse, Archives municipales, 69Fi261.

juin 2018


Touffeur, tout flemme

Hou la cagne ! Chaque année, c'est la même chose. Aux premières chaleurs de l'été, on se sent tout mou, tout siesteux. On a juste envie de s'allonger quelque part à l'ombre et d'en faire le moins possible. La seule activité envisageable semble le grignotage de pistaches et l'absorption de boissons fraîches alcoolisées. En étant régulièrement ravitaillé, on pourrait tenir comme ça jusqu'en octobre. Notre apathie est telle qu'on se laisserait même aller à dodeliner du chef en écoutant une chanson de reggae français, au lieu de se taper la tête contre les murs, ce qui serait la réaction la plus sensée.

On dit généralement beaucoup de bien du métissage musical, du mixage des influences, mais cela paraît difficile lorsqu'on se penche sur le cas du french-reggae. Même un génie comme Serge Gainsbourg a réalisé un album couci-couça en essayant de marier la chanson française à la vibe de Kingston. De même, il m'a toujours paru saugrenu d'entendre des p'tits gars de Roubaix ou Perpignan toaster dans la langue de Molière avec l'accent jamaïcain et de ponctuer systématiquement leurs phrases d'onomatopées du style « Jah Rastafari » ou « Legalize ganja » ou encore « Babylon is burning »...

La famille Pauilhac, ici représentée près d'une cabane du Cap Ferret après un repas bien arrosé, a donc été doublement privilégiée. D'une part, elle a fait fortune en s'associant avec le papetier Joseph Bardou (JOB), et d'autre part, vivant au début du 20e siècle, elle n'a pas connu l'avènement du reggae français. Malgré tout, à la vue de ce cliché babylonien, j'ai envie de dire, pour paraphraser Pierre-Mathieu Vilmet, ancien skinhead des Halles reconverti dans le reggae FM à la fin des années 1990 et dont le nom de scène contient les trois prénoms Jacques, Paul et Pierre : « Claire Pauilhac, qu'est que tu fais là, à traîner ? »

Étiquette publicitaire pour le goudron Benoît de la distillerie Benoit-Serres à Toulouse, représentant des sapins sur fond de montagne, début du 20e siècle, lithographie, 10 x 9,8 cm. Ville de Toulouse, Archives municipales, 14Fi110.

mai 2018


Relous en mai

Le mois de mai, c'est plutôt un chouette mois. Il fait beau. On fait les ponts. Alors c'est quoi le problème ? Ben, le problème c'est qu'il y a toujours un gars qui fait 2,07 mètres et qui vient s'asseoir juste devant vous au cinéma à une minute du début du film. Le problème, c'est qu'il y a toujours des fâcheux et gâcheurs qui viennent nous pourrir notre joli mois.
Déjà, le défilé du 1er mai. Comment ça se fait que ces mecs qui célèbrent la même chose, ils peuvent jamais processionner ensemble ? S'il faut, ils l'ont fait un jour, mais comme les merguez n'étaient pas fraîches, ils en ont gardé du ressentiment. Du coup, chacun reste de son côté et c'est un peu triste. Ils devraient peut-être retenter le coup avec des chipolatas.
Il y a aussi la fête de Jeanne d'Arc. Alors elle, la pauvre, elle n'a vraiment pas de chance. Comme si ce n'était pas suffisant de se faire griller par les Rosbifs, il faut en plus qu'elle soit mise à toutes les sauces par ses compatriotes. Tout le monde y est allé de sa récupération : nationalistes, communistes, cléricaux, laïcards. Faut croire que c'était fatal. Même son nom la prédestinait à exercer le métier des armes. Ceci dit, je connais un Lionel Pistolet, ostréiculteur à Bouzigues, qui est très pacifique.
Il y en a qui sont moins pacifiques mais beaucoup plus rabat-joie : ce sont les Teutons, et on célèbre aussi au mois de mai leur défaite. C'est vrai que les Angliches, ils nous ont fait bien des misères par le passé, mais les Fritz, ils ont juste essayé de nous rayer de la surface du globe. Et pas qu'une fois. Heureusement, ils ne font que perdre. D'ailleurs, réfléchissez bien avant de monter un projet belliqueux en collaboration avec l'Allemagne : en général, ça finit mal.
Non, ce qu'il faudrait pour rendre un peu de légèreté à ce mois, ce serait de célébrer l'anniversaire d'un chouette zigue. Et j'en connais un. Mac Kac qu'il s'appelle, et ce n'est rien de moins que le premier rocker français. En fait, son vrai blaze, c'est Baptiste Reilles et il est né à Toulouse le 29 mai 1920. Mac Kac, ça lui vient des grimaces qu'il faisait à l'école primaire de Saint-Cyprien. Sa famille, c'était des gitanos comme on disait à Toulouse à cette époque. En 1956, il a publié le premier disque de rock français. On lui doit les interprétations de titres tels que Le Rouquin râle ou encore J'ai j'té ma clef dans un tonneau d'goudron en l'honneur duquel j'ai choisi cette image. J'en profite pour vous rappeler que plusieurs photographies de nos collections concernant les Gitans à Toulouse sont présentées à Paris au Musée national de l'histoire de l'immigrations dans l'exposition Mondes Tsiganes. Nous y consacrions un article en mars dernier qui donnait accès à nos ressources sur ce thème.

 

Dessin de costumes pour des personnages de l'opéra "Le joueur" de Sergeï Prokofiev, d'après Fiodor Dostoïevski créé au Théâtre du Capitole les 25, 27, 30 mars et 2 avril 1966, gouache sur papier, 25 x 33 cm, Juvenal Sanso – Ville de Toulouse, Archives municipales, 45Fi380

avril 2018


Avril la guigne

Le saviez-vous ? En mars et avril 1966 fut créé pour la première fois en France l'opéra de Sergeï Prokofiev Le Joueur, d'après le roman de Fiodor Dostoïevski. Ces représentations eurent lieu à Toulouse, au Théâtre du Capitole, sous la direction musicale du chef d'orchestre Jean Périsson. Les costumes et décors étaient signés par l'artiste hispano-philippin Juvenal Sanso, et la mise en scène par Georges Douking. Ce nom ne vous dit peut être rien mais son visage en lame de couteau a hanté le cinéma français des années 1930 aux années 1970.
Il apparaît dans nombre de films tels Le dernier tournant (1936) de Pierre Chenal, La Main du Diable (1942) de Maurice Tourneur, Le Bossu (1959) d'André Hunebelle, mais aussi L'arbre de Noël (1969) de Terrence Young et même Les bidasses s'en vont en guerre (1974) de Claude Zidi. Homme de théâtre, metteur en scène, peintre, décorateur, il expliquait, lors d'une interview, avoir tiré le choix décisif de sa carrière à pile ou face. Il fut ainsi engagé dans la troupe de Gaston Baty au lieu de partir en Afrique dans un comptoir à caoutchouc du haut Niger. La personne qui y prit sa place fut trucidée par les locaux.
Le destin d'Alexeï Ivanovitch, héros du roman de Dostoïevski, est plus funeste. Précepteur désargenté fraîchement arrivé dans une ville d'eau allemande au service d'une famille ruinée qui attend l'héritage d'une riche tante, il voit sa chance à la roulette provoquer son malheur sentimental. A la suite de ce dépit amoureux, il s'installe à Paris avec une demi-mondaine où il est peu à peu rongé par le démon du jeu qui le pousse inéluctablement vers une faillite morale et financière.

 

Incendie du magasin « Au Printemps », 47 rue d'Alsace-Lorraine, 11 mars 1964, négatif N et B, 6 x 6 cm, André Cros – Ville de Toulouse, Archives municipales, 53Fi3177

mars 2018


Pas de Printemps pour mamie

Il paraît que Les mois d'avril sont meurtriers ; les statistiques, elles, affirment qu'il s'agirait plutôt des mois de janvier. Ainsi, comme titré ci-dessus, nombre de nos aînées ne voient malheureusement jamais venir la fin de l'hiver. Je voudrait parler ici de l'une d'elle qui, bien que disparue, est toujours présente dans mes pensées : ma grand-mère personnelle.
Pour une raison qui m'échappe la première image qui me vient à l'esprit en l'évoquant, c'est une silhouette frêle, enveloppée dans un manteau, marchant dans la rue par temps pluvieux, un cabas à roulette à la main. Sur la tête, elle porte un curieux foulard-capuche en plastique transparent. Il est difficile de comprendre l'engouement que ce type de coiffe a suscité dans la seconde moitié du 20e siècle, tant il s'avère disgracieux. Certes, je conçois que l'on souhaite se protéger des intempéries, mais pourquoi utiliser un vêtement transparent ? Pour que l'on puisse admirer une mise en pli ou mini vague sous vide ? Cela reste pour moi un mystère.
Je l'imagine donc, attifée de la sorte, au mois de mars 1964, aller faire ses courses au magasin Printafix de la rue d'Alsace-Lorraine où elle avait ses habitudes. Je me figure sa surprise en voyant la rue entièrement bloquée par des camions de pompiers et la fumée s'échapper des fenêtre des établissements « Au Printemps » où elle faisait ses emplettes de tissu. Il faut dire qu'en ce 11 mars 1964, le Printemps avait pris feu et ne verrait, lui aussi, jamais venir la fin de l'hiver.

La guerre. N° III. Série comique, 1914, carte postale illustrée, 9 x 14 cm, Jan Metteix – Ville de Toulouse, Archives municipales, 9Fi5497

février 2018


Février les couleurs du drapeau

On le sait peu, mais la première version de notre drapeau national a été adoptée par la Convention le 15 février 1794. Il s'agissait alors du pavillon de la Marine de guerre française « bleu au mât, blanc au centre, et rouge flottant ». Il devint le drapeau national de France pour la première fois en 1812. La légende veut que ce soit le grand peintre David qui en ait réalisé les travaux préparatoires. Si vous voulez mon avis, à l'instar de Salvador Dali vantant les qualités d'une marque de chocolat, il a fait des trucs mieux dans sa carrière.
De toute façon maintenant, c'est trop tard, on ne peut plus changer, ou alors il faudrait faire une nouvelle révolution, et un étendard national, si laid soit-il, semble un motif bien futile pour entamer un grand chambardement. Par ailleurs, il y a quelque chose de vraiment vexant en matière de vexillologie, c'est le culot des Néerlandais. David ne s'est peut être pas foulé en 1794 mais alors eux ils ont juste fait pivoter notre drapeau de 90 degrés. Et voilà, le tour est joué. On frôle le casus belli !!! C'est vrai qu'elle pourrait être plus belle notre bannière, n'empêche que c'est la nôtre !
S'il faut en venir à la guerre, comment faire l'impasse sur la propagande patriotique qui a usé et abusé de l'étendard tricolore. Cette carte postale éditée à Toulouse durant le conflit 1914-1918 et signée par Jan Metteix, en est un bon exemple. Avec cette singularité d'un prosélytisme ésotérique où le message, au lieu d'être mis en évidence, est dissimulé. Bon, il faut reconnaître que ça ne vole pas très haut : « Merde pour le roi de Prusse ». C'est à peu près du niveau de la cour de récréation. Ah ! c'est sûr que si les Allemands avaient pu déchiffrer ce message, ils auraient été bien attrapés ! Mais reconnaissez qu'on ne leur a pas facilité la tâche ; non seulement c'est écrit en français, mais en plus à l'envers. Ils sont probablement passé à côté, occupés qu'ils étaient à monter la garde au milieu d'un plat de choucroute en tenant un chapelet de saucisses à la main.

 

Vue de Jacqueline du Bief effectuant un saut de patinage artistique à Toulouse en septembre 1953, Négatif N et B, 6 x 6 cm. André Cros – Ville de Toulouse, Archives municipales, 53Fi4971.

janvier 2018


Dans les bras de janvier
Les premiers jours suivant les fêtes de fin d'année sont généralement assez décevants. Premiers accrocs dans les nouvelles résolutions prises 35 minutes auparavant. Cadeaux rigolos offerts par personnes sinistres, revendus sur Internet. Fermetures éclair et boutons à la peine, la tartiflette n'y est pas étrangère, à moins que ce soit le foie gras, ou le chapon ; pourtant la bûche avait l'air légère ! Ce n'est quand même pas le vin chaud ou le champagne...
Je vous le dis tout de suite, cette attitude n'est pas la bonne. C'est déjà pénible d'être bouffi : s'il faut que ce soit en plus de culpabilité, autant renoncer. Prenons exemple sur nos amis animaux : au lieu de s'interroger sur le bien fondé de l'ingurgitation de 150 noisettes ou de questionner la nécessité de dévorer un banc de truites saumonées, une fois rassasiés, ils hibernent.
Et après tout, que va-t-il se passer de vraiment si intéressant d'ici la fin du mois de mars ? Ne pourrions nous pas aussi décider de passer les trois prochains mois au lit et n'en sortir qu'au retour des beaux jours ? Il suffirait pour cela de se munir d'un bon livre, bien épais : tenez, au hasard, le second volume de l'Encyclopédie historique de la photographie à Toulouse (1914-1974) de François Bordes publié voici quelques semaines aux éditions Privat. Vous y trouveriez un article complet consacré à André Cros, auteur de ce magnifique cliché de Jacqueline du Bief, championne du monde de patinage artistique, qui semble se pâmer dans les bras d'un amant invisible.