ARCANES, la lettre
Les coulisses
Chaque mois, les Archives présentent dans la rubrique "les coulisses" ce que vous ignorez surement du fonctionnement des Archives. Retrouvez ici une petite compilation de tous ces articles.
Dans les services d’archives, ce qui n’est pas là compte parfois autant que ce qui y est. Archiver, c’est choisir ce qui va rester et ce qui ne sera plus là. Il y a donc ce que nous conservons et en creux, ce que nous ne conservons pas.
Parfois, l’absence d’un document parle plus que sa conservation. Cette absence témoigne du peu d’intérêt pour une procédure administrative, pour un fait, pour un événement. Elle peut aussi témoigner de la volonté de ne pas laisser de trace de son activité. Et même de la mise en œuvre du principe du droit à l’oubli.
Dans tous les cas, les destructions d’archives publiques sont encadrées par l’Etat qui délivre un visa de destruction et publie des circulaires pour indiquer aux archivistes le sort à réserver aux documents à la fin de leur durée de conservation : conservation définitive ou destruction.
Il arrive parfois qu’un décalage temporel se crée entre la date d’édition des circulaires et le moment d’appliquer les règles de gestion aux documents. Car les archives sont produites dans un certain contexte et utilisées dans un autre, éloigné dans le temps. Des préoccupations ou des besoins de preuves (scandales sanitaires ou environnementaux par exemple) ont pu naître dans cet espace-temps. L’archiviste doit alors adapter sa pratique.
Et c’est dans cet équilibre subtil entre présence et absence que se construit la mémoire.
Aux Archives municipales, l’évocation de l’année 1515 résonne à distance de la fameuse bataille : c’est la date d’édition du plus ancien ouvrage conservé dans notre bibliothèque !
Paru sous le titre Opus de Tholosanorum Gestis ab urbe condita, il est considéré comme l’une des premières histoires imprimées de la ville. L’auteur, Maître Nicolas Bertrand (Domini Nicolai Bertrandi), avocat au parlement et capitoul entre 1500 et 1511, y conte les « gestes et faits illustres » des Toulousains, depuis les origines jusqu’à l’avènement de François Ier. Les 88 folios réunissent une série de dix traités. Cette chronique locale, qui participe de l’écriture d’une histoire mythifiée de la fondation de la ville, s’inscrit parmi les jalons importants de l’historiographie toulousaine.
Souvent dénommé « Gesta Tholosanorum », l’ouvrage, rédigé en latin, est réédité en français en 1555. Alors que l'édition initiale adoptait encore une typographie gothique sur deux colonnes, celle-ci est abandonnée au profit de caractères romains dans la traduction française1. Le texte et ses illustrations tout comme l’objet-livre ont été largement étudiés par les historiens. Ainsi, nous vous invitons, entre autres, à la lecture de la très complète synthèse de Frédérique Laval (Écrire l’histoire de Toulouse : « Les gestes des Tolosains » de Nicolas Bertrand. Estampilles et Pontuseaux.)
L’ouvrage publié par l’imprimeur toulousain Jean Grandjean en 1515 est célèbre pour le récit qu’il relate autant que pour ses illustrations. Il comporte en effet deux rares xylographies pleine page. La première, insérée en page de titre, figure une séance solennelle du parlement. La seconde, en fin d’ouvrage, évoque la Civitas Tholosa. Dans cette image de la fondation de la ville, le graveur, resté inconnu, propose une sorte de panorama des principaux monuments, devenus emblèmes de la cité. La gravure, exceptionnelle, est connue comme la plus ancienne vue de Toulouse2.
D’autres éléments iconographiques agrémentent le texte. On trouve notamment des vignettes historiées, dont un blason de la ville, répétées sur plusieurs pages. La présence de bandeaux à motifs végétaux et de lettrines ornées est également à remarquer. Ces détails, comme la mise en couleur de certains titres (en noir et rouge), témoignent du soin porté à la composition et à l’impression de ce volume.
L’exemplaire que nous conservons se distingue par l’ajout en dernière page d’un grand sigillum de Toulouse avec la devise Gesta tholosana en caractères gothiques. Un ex-libris, collé sur le contreplat supérieur, indique une appartenance antérieure à l’abbé Benoît d’Héliot qui en fit don à la bibliothèque du clergé de Toulouse (Ex dono Benedicti Dheliot, abbatia Professoria Regii. ARTHAUD Fecit.)
Avec sa modeste reliure basane et son format (26 x 19,5 x 2,5 cm), ce livre passerait presque inaperçu dans nos rayonnages. Pourtant l’ouvrage (cote RES343), par sa préciosité et son intérêt historique, fait partie des « trésors » de notre Réserve. Celle-ci rassemble les imprimés antérieurs à 1815 et les pièces rares. Afin de préserver son état - jugé moyen - le document n’est pas communicable en salle de lecture. Toutefois, il reste accessible à tous puisqu’un des exemplaires des collections de la Bibliothèque d’étude et du patrimoine de Toulouse a été numérisé (RES BXVI22BM). Il est ainsi consultable en ligne sur Rosalis, la bibliothèque numérique patrimoniale de Toulouse.
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1. SOUCHAUD Clémentine, L'objet-livre dans les éditions toulousaines du XVIe au XVIIIe siècle, mémoire de master 2 d’histoire de l’art, Université Toulouse 2 – Jean Jaurès (dir. A. Perrin-Khelissa et P. Julien), 2015, p. 65-67.
2. LAMAZOU-DUPLAN Véronique, « Une image de fondation ? La gravure sur bois au colophon de l'Opus de Tholosanorum gestis ab urbe condita, Nicolas Bertrand (1515) », dans Ab urbe condita... Fonder et refonder la ville : récits et représentations (second Moyen Âge - premier XVIe siècle). Actes du colloque international de Pau (14-16 mai 2009), Pau : PUPPA / Méridiennes, 2011, p. 493-513.
“La diplomatique est une méthode d’expertise de l’authenticité, de l’intégrité et de la fiabilité des documents fondée sur une étude de la forme du document tel qu’il se présente, des étapes de son élaboration et de sa validation, de son circuit de diffusion et de conservation" (Marie-Anne Chabin, Glossaire de l’archivage).
L’étude de la forme des documents d’archives permet de mettre en évidence la continuité des pratiques administratives, liée aux besoins même de l’administration, quels que soient les régimes politiques. Prenons l’exemple des registres paroissiaux et des registres d’état civil, sources indispensables pour connaitre l’histoire de sa famille. Ces registres permettent en effet de trouver le nom d’un ancêtre né en France et d’en établir les liens de filiation.
Les registres paroissiaux, tenus par le curé d'une paroisse, enregistrent les baptêmes, mariages et sépultures des catholiques. Leur tenue est obligatoire depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Après la Révolution française, en 1792, ces registres sont remplacés par l’état civil. Tenus par le maire d'une commune, ils ont la même vocation. Mais cette fois-ci, sans évocation religieuse car dans un esprit laïc : enregistrer les naissances, mariages et décès ayant lieu dans la commune.
En comparant ces deux séries de registres, on note qu’ils sont formés de la même manière. Pourquoi ? Parce qu’ils ont le même usage : recenser et prouver officiellement les événements de la vie d’une personne, et leur donner une identité juridique.
Les registres d’état civil étant essentiels, leur tenue est réglementée : les registres doivent être au format papier et tenus en deux exemplaires. Un exemplaire est conservé par la commune et l’autre est transmis au greffe du tribunal de grande instance. La technique de reliure employée doit garantir la solidité et la durabilité des registres. L’impression des actes doit se faire sur un papier et avec une encre répondant à des normes ISO bien précises, l’objectif étant de leur faire traverser les siècles sans encombre.
Dans un souhait de pouvoir collecter les archives de la communauté L.G.B.T.Q.I.A + (Lesbiennes, Gays, Bis, Trans, Queer, Intersexes et Asexuel.les), l’Espace Diversités Laïcité, situé au 38 rue d’Aubuisson, organise régulièrement un comité dont l’objectif est de réunir les acteurs associatifs et institutionnels pour travailler ensemble à la préservation et à la valorisation de cette mémoire souvent effacée et oubliée. Les différentes structures présentes sont d’une part les bibliothèques, musées, monuments, et archives municipales. De l’autre part, des associations regroupant des personnes de diverses générations, dont Jules et Julies, Bagdam Espace Lesbien, Générations plurielles, Arc-en-ciel Toulouse, et des associations dédiées à la collecte, à la conservation et à la mise à disposition au public d’archives LGBTQ+, Archives TPBGI De derrières les faggotEs et Queer Code.
La journée du 6 décembre 2025 a été l’occasion de mettre en avant ce travail commun engagé. Il a été question, par exemple, d’une exposition sur l’histoire LGBTQ+, d’une conférence d’Antoine Idier, sociologue et spécialiste de la condition homosexuelle en France dans les années 1960 à 1980, ou encore de la projection du court métrage De Pierre et de Seel.
Dans une volonté de valoriser nos archives sur le sujet, parmi lesquelles le fonds Bagdam Espace Lesbien (112Z), nous avons élaboré et mis à la disposition du public, à cet occasion, un livret les répertoriant.
Le café lesbien, originellement appelé Bagdam Cafée, est inauguré en 1989. Ce lieu, unique et novateur pour la fin des années 1980 à Toulouse, permettait à la communauté lesbienne de se rassembler en non-mixité, et d’organiser des événements tels que des rencontres et débats littéraires, des conférences, des expositions, des lotos, des concerts, ou encore des matchs de foot... Les archives de l’association nous ont été données en 2016, mais celle-ci continue d’exister et de proposer des évènements. De plus, le fonds sur le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) contient un dossier (111Z17) concernant les luttes des lesbiennes sur les questions du féminisme et leur place dans le mouvement.
Les Archives proposent également, de façon trimestrielle, des expositions de documents dans les vitrines de l’accueil. A l’occasion du mois consacré aux droits des femmes, l’une des vitrines est dédiée aux archives du MLF et de Bagdam Espace Lesbien. Une vidéo publiée sur les réseaux sociaux va être réalisée pour présenter ces fonds. Les réunions avec l’Espace Diversités Laïcité continuent cette année, permettant de faire éclore de nouveaux projets.
Dans les fonds de nos archives, certains registres présentent de magnifiques enluminures. L’une d’entre elles a particulièrement retenu mon attention en raison du « bleu céleste » qui illumine sa partie supérieure. Il s’agit de la chronique des capitouls n° 181, issue du registre BB273, intitulée Portraits des capitouls et « La Justice », datée de 1503-1504 (voir photo ci-contre).
Selon les travaux de François Bordes (Du “livre officier” au “livre des Histoires”, thèse, tome I, 2006, p. 120), les pages des chroniques toulousaines de 1486 à 1510 auraient été peintes par l’enlumineur Laurent Roby. Il serait donc très probablement l’auteur de cette enluminure.
Pour créer leurs couleurs, les enlumineurs du 16ᵉ siècle utilisaient une variété de pigments associés à des liants.
Le pigment bleu céleste de notre page de registre pourrait provenir de trois sources possibles. Laurent Roby a peut‑être broyé du lapis‑lazuli, pierre semi‑précieuse importée d’Afghanistan, prisée pour son bleu intense. Il a pu aussi utiliser l’Azurite, un minéral présent dans plusieurs gisements du sud de la France. Enfin, notre artiste aurait pu se servir de la guède ou pastel des teinturiers, plante tinctoriale alors largement utilisée à cette époque, et dont le commerce a enrichi la ville de Toulouse au 16ᵉ siècle.
A cette époque, les pigments étaient traditionnellement liés avec de l’œuf, tandis que l’eau servait de diluant. Les enlumineurs appliquaient ensuite la couleur à l’aide de pinceaux munis de poils très fins, souvent de martre ou d’écureuil, permettant une grande délicatesse d’exécution.
Seules des analyses scientifiques — telles que la spectrométrie de fluorescence X ou la spectrométrie Raman, toutes deux réalisées au laser — permettraient d’identifier précisément les composants chimiques présents dans cette enluminure et, ainsi, de déterminer le pigment utilisé.
Loin d’être un simple détail décoratif, ce bleu céleste raconte à lui seul l’ingéniosité, les échanges commerciaux et le savoir‑faire artistique du début du 16ᵉ siècle. Une petite touche de couleur, mais un immense témoignage patrimonial.
Comme la lanterne éclaire les lieux sombres, les archives éclairent le passé.
Les archivistes mettent en lumière les documents d’archives en les classant et en les décrivant, pour les rendre accessibles à tous. Ils veillent aussi à la bonne conservation de ces documents pour que ceux-ci ne s’altèrent pas et puissent traverser les siècles sans dommage.
Eclairer pour comprendre
Pourquoi conserver des archives ? L’intention première de l’archiviste est de conserver des traces, des preuves des actions et des droits. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les archives ont souvent été un enjeu de pouvoir.
Comme le rappelle le Conseil international des archives : « Parce qu’elles garantissent l’accès des citoyens aux informations officielles et le droit des peuples à connaître leur histoire, les archives jouent un rôle incontournable en matière d’identité, de démocratie, de responsabilité et de bonne gouvernance ».
Les archives éclairent donc l’histoire et sont des sources de connaissance dont on ne saurait se passer. Sans archives, pas d’histoire. Mais de l’imagination et de la fiction ! Les archives sont la documentation pour la recherche historique. L’écriture de l’histoire nécessite d’interroger, comparer, analyser les documents. Sans eux, l’histoire reposerait sur des affabulations.
La gouvernance documentaire, une lanterne qui met en lumière les risques documentaires
Un des rôles des services d’archives est d’accompagner les producteurs de documents dans la bonne gestion de leurs archives. Car bien gérer ses archives est une garantie pour conserver l’information nécessaire à la conduite de son activité. C’est aussi un moyen de limiter les risques liés à la non-conservation des documents : risque de ne pas pouvoir se défendre, risque de ne pas pouvoir contester, risque d’oublier.
L’étymologie grecque du mot archives, « arkhe », signifiant à la fois « commencement » et « commandement », éclaire bien leur rôle essentiel.